Je me lassais vite de chercher. Ma pensée s'en allait loin de la Seine ou de la Marne, vers un pays que j'avais choisi depuis longtemps et où j'aurais voulu vivre toujours.
Ce pays, c'était une colline toute fleurie de bruyères roses qui s'appelait la Rozelle.
C'était aussi une rivière étroite et pleine de cailloux blancs qui s'appelait la Vive.
C'était encore un grand bois de sapins qui tenait tête au vent, et dont les grands arbres gardaient à leur pied un rond de sable sec où l'on pouvait s'asseoir et attendre la fin de la pluie. Dans ce pays il y avait un chien qui venait glisser son museau frais au creux de ma main. Et tout près de la rivière, dans une maison grande ouverte au soleil, il y avait un homme d'une trentaine d'années, au regard attentif, et au visage qui ne semblait fait que de douceur et de bonté.
Le quinze décembre approchait. C'était la date fixée pour notre mariage, et déjà Mme Dalignac s'occupait des derniers préparatifs. Cependant, avant de fêter ce grand jour, elle tenait absolument à se rendre sur la tombe de son mari. Elle était obsédée par cette idée depuis plus d'une semaine; mais comme elle se sentait vraiment souffrante et que le cimetière de Bagneux était loin, elle avait comme une crainte d'y aller seule.
Je ne demandais pas mieux que de l'accompagner, mais pour cela il nous fallait assurer le travail des ouvrières pendant notre absence, et nous avions déjà tant à faire au cours de la journée qu'il nous était impossible de faire plus.
Clément qui ne s'embarrassait d'aucune difficulté nous conseilla de veiller un peu et de partir le lendemain matin avant l'arrivée des ouvrières. C'était en effet le seul moyen qui pouvait nous permettre de nous absenter ensemble, et Mme Dalignac décida de l'employer le soir même. Cette fois encore elle ne comptait que sur son courage, mais comme elle était à bout de forces, elle dut renoncer à la veillée dès le début.
Il n'en était pas de même pour moi. Trois jours seulement me séparaient de mon mariage. J'étais dans un état fébrile qui m'empêchait de sentir la fatigue, et la nuit passa sans que je me fusse aperçue de la longueur du temps.
Vers cinq heures du matin, alors que je finissais de préparer l'ouvrage, un bruit de sabots que l'on traîne en marchant monta de l'avenue. Un deuxième suivit, puis d'autres encore, et bientôt des chocs de roues cognant durement contre les pavés se mêlèrent aux chocs des sabots.