« Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais »,
signifie et révèle seulement un caractère de la volonté humaine sur lequel l’attention se porte trop rarement : ce caractère, c’est l’instantanéité.
Ma volonté n’est vraiment ma volonté qu’au moment précis où j’en fais usage. Et elle n’est pas rigide, mais mobile. En elle, rien d’arrêté, de fixe, d’immuable par nature, mais seulement par choix, et choix qui se renouvelle ou se confirme incessamment, à mesure du temps qui s’écoule. Ma volonté la plus persistante s’accompagne d’une perpétuelle possibilité de changement. Je ne suis sûr de ce que je veux qu’au moment où je le veux. Rien de ce que j’ai voulu jusqu’ici ne me répond formellement de ce que je voudrai tout à l’heure. Ma volonté vit à chaque seconde d’une vie neuve, inengagée, imprévue et soudaine. Vouloir est l’acte le plus indépendant, le moins lié qui soit au passé récent ou ancien, à l’avenir lointain ou proche. Le passé de la volonté n’enchaîne pas son présent ; son acte ou son intention du moment ne compromet pas son avenir : ce n’est qu’à la sortie des temps, à la dernière parcelle de seconde qui nous servira de glissoire pour entrer dans l’éternité, que, par son acte ou son intention d’alors, notre volonté nous ouvrira pour jamais le ciel ou l’enfer. Jusque-là, toute volonté humaine a devant elle, dans la succession des instants futurs qui constitue son avenir, un champ toujours vierge, lequel, même jonché des résultats et des conséquences d’un acte antérieur, — fleurs ou ruines — pourra toujours servir de terrain à un démenti de cet acte.
Or, c’est d’un de ces revirements, d’une de ces volte-face toujours possibles de ma volonté que je parle, quand je dis avec le poète que j’aime le bien sans le faire, et que je fais le mal tout en le haïssant. Le bien que je ne fais pas, ce n’est pas le bien que j’aime : c’est le bien que j’aimais il n’y a qu’un instant, et que tout à coup je cesse d’aimer. Le mal que je fais, ce n’est pas le mal que je hais : c’est le mal que je haïssais à la minute, et que tout à coup je cesse de haïr pour me mettre à l’aimer. Je fais ce que mon amour du moment, ma volonté du moment me fait faire.
Ma volonté du moment, mon amour du moment, c’est donc cela seul qui compte. C’est cela seul qui, manifesté par mon acte du moment, dénote l’état de mon cœur, et l’état de mon cœur, c’est cela seul qui me rend bon ou mauvais.
Et nous sommes tellement faits pour le bien, et le bien c’est tellement ce qui est, c’est tellement l’être, et le mal le manque d’être, que, seul, celui dont la volonté se porte vers le bien est appelé un homme de cœur. Celui dont la volonté se porte vers le mal on l’appelle un sans-cœur. Tant le bien représente l’être et la vie, — le mal, le défaut d’être et la mort !
Mais la vie est une perpétuelle conquête. La volonté de l’homme de cœur est une volonté perpétuellement en éveil, perpétuellement sur ses gardes. L’amour a beau « rendre léger ce qui est pesant, et doux ce qu’il y a de plus amer » (Imitation), la volonté du bien nécessite pour se maintenir bonne, en acte ou en puissance, un incessant effort, — puisqu’à toutes les minutes de notre existence la question de continuité se pose ; puisque, sans relâche, notre parti doit être pris et repris, notre intention affirmée et confirmée, par une nouvelle naissance et une nouvelle jeunesse de notre volonté et de notre amour.
Et cette persévérance est un effort qui coûte, même à l’amour, parce que l’amour du bien, la volonté du bien n’aboutissent pas toujours, sur la terre, au bien sous la forme du bonheur ; parce qu’il y a des échecs, des déceptions, des insuccès provisoires ; et aussi des aridités et des ténèbres involontaires, des abandons apparents de la grâce, des épreuves, en un mot. Et parce « qu’on ne vit point sans douleur dans l’amour » (Imitation).
Mais cet effort et ces épreuves, la bonne volonté les surmonte. La mauvaise volonté seule se rebute et capitule. Et si la volonté d’un jour, d’une heure ou d’une seconde, s’est troublée et viciée en présence de l’épreuve, la volonté du lendemain, la volonté de l’heure suivante, de la seconde suivante, peut toujours se ressaisir, se purifier et se rénover.