Sa tante toutefois ne se méprenait point en voyant dans ses élans de ferveur l'ascendant de son ancienne compagne de couvent. Jamais elles ne s'étaient perdues de vue. Plusieurs étés de suite, Élisabeth avait passé un mois ou deux chez une sœur de sa mère qui habitait un petit manoir sur la rivière de Morlaix. Monique Le Huédé était la fille d'un officier supérieur de la marine retiré dans le voisinage très proche. Déjà, lorsque les deux jeunes filles avaient été séparées par les circonstances, chez l'aînée s'était déclaré ce penchant pour la vie religieuse assez commun aux alentours de la seizième année. Le temps semblait l'avoir confirmé, quoique, soumise à ses directeurs spirituels, Monique n'en parlât guère, la prudence ecclésiastique lui ayant imposé l'essai de la vie du siècle avant qu'elle envisageât sérieusement l'éventualité d'une prise de voile. En attendant, elle s'adonnait aux pratiques de la piété la plus exaltée. Moralement dépaysée comme l'était, avenue de Messine, la nièce du grand chirurgien athée, sur cette terre de Bretagne si intensément catholique, où Élisabeth se retrempait dans le sang de sa race maternelle, il lui semblait retrouver son équilibre rompu. Ce n'était pas encore tout à fait cela néanmoins. La dévotion de Monique était trop rigide, trop exaltée aussi pour satisfaire complètement à ses propres tendances la portant vers une foi simple, calme, douce. Aussi ne suivait-elle pas son amie jusqu'au bout du chemin où celle-ci, dévorée d'un zèle d'apôtre qu'exagérait l'absolutisme de l'extrême jeunesse, s'employait ardemment à l'entraîner sur ses pas. N'empêche que les impressions subies laissaient leur empreinte et, rentrée à Paris, jusqu'à ce que l'eussent effacée des contacts si différents, Élisabeth ressentait le malaise créé par cette dualité morale.
Sans qu'aucune confidence épistolaire eût fait prévoir l'événement, comme Monique venait d'atteindre sa vingtième année elle se maria. Ayant eu dans leur famille la douloureuse aventure d'une fausse vocation au lendemain amer, ses parents l'avaient voulu détourner du cloître. Soit qu'à ce moment une détente se fût produite en elle, soit que la personne du prétendant qu'on lui fit connaître eût triomphé de son éloignement réel ou factice pour les fins normales des filles, elle consentit à épouser l'aimable et galant homme qu'était Alain Guivarch. Lui, las de la vie de garçon assez joyeusement menée, s'était volontiers épris de cette jolie personne un peu austère et frigide, mais qu'un mari aurait d'autant plus de mérite et d'agrément sans doute à conquérir à l'amour. Quittant le commissariat de marine, il venait d'entrer dans les bureaux de la Compagnie Transatlantique à Saint-Nazaire. Puis un emploi supérieur l'appela à l'administration centrale. Ainsi furent plus étroitement rapprochées les amies d'enfance. Leur intimité s'était encore accrue du fait qu'Élisabeth ayant perdu sa tante de Bretagne, ce deuil l'avait, six mois durant, tenue éloignée du train mondain, et la famille Bertereau ne le portant pas, un peu isolée dans la maison. A ce moment, Monique se trouvait séparée de son mari, en voyage de service aux ports des Antilles. Elle vivait très retirée. Il allait de soi que la jeune fille fréquentât beaucoup chez elle, et d'autant plus que celle-ci n'allait qu'à contre-cœur avenue de Messine, où tout lui était sujet de scandale. Car le mariage n'avait guère adouci cette âpre dévotion qui faisait d'elle—comme le remarquait le docteur Bertereau—une religieuse égarée dans le monde, avec plus d'intransigeance que n'en ont d'ordinaire les saintes filles nourries d'esprit de charité. Ses occupations conjugales et maternelles—un fils lui était né—l'empêchaient de donner autant de soi qu'auparavant aux pratiques pieuses, mais sans qu'eût fléchi la rigidité de sa religion. M. Guivarch aurait souhaité chez sa femme une foi plus amène. De trouver son foyer si morose, il commençait à le délaisser. Monique s'en affligeait. En humanisant son austérité, il n'eût tenu qu'à elle de retenir ce mari un peu léger, encore épris pourtant. Mais, scrupuleuse observatrice de tous les devoirs de l'épouse chrétienne, il en est un qu'elle ne savait pas remplir: celui de se faire aimer. Son humeur allait s'assombrissant de ce chagrin dont elle était l'artisan, et cela rejaillissait en sévérités envers le prochain. Élisabeth était si tendrement attachée aux parents très bons à qui elle devait d'oublier la tristesse d'être orpheline, qu'il lui eût déplu d'entendre sur eux des paroles de blâme. Aussi se taisait-elle avec son amie du malaise spirituel qui parfois l'oppressait. Et puis n'était-elle point assez heureuse par ailleurs pour éviter de s'y attarder, troublant ainsi la joie de vivre la vie douce et tiède de ses vingt ans en fleur?
III
C'était maison ouverte chez les Bertereau. Pour paysan du Danube que fût le grand chirurgien, dans ses façons rudes comme dans sa massive personne, il n'ignorait pas l'art de mettre en valeur le mérite. Il savait notamment que les échos sous la rubrique «Mondanités» servent mieux que les comptes rendus de l'Académie de médecine à entretenir la réputation d'un praticien. Tout le monde lit ceux-là, et qui donc jette un œil sur ceux-ci? Puis l'eau va à la rivière; aussi, dans toute profession, montrer qu'on gagne beaucoup d'argent est le moyen d'en gagner davantage. Et c'était bals, matinées de musique, soirées de comédie et de tableaux vivants, très somptueuses fêtes où se pressait «l'aristocratie républicaine», de compagnie avec le monde médical et scientifique, ainsi que le personnel bigarré et cosmopolite de la clientèle, sans omettre les sommités de la presse, cette puissance que se doit concilier quiconque vit du public et a besoin de réclame.
On dînait aussi beaucoup, avenue de Messine, forme de réception préférée du docteur, lequel, matineux par goût comme par obligation de métier, ne se retirait jamais passé minuit, même lorsque ses lustres demeuraient allumés bien plus tard. Le dîner dominical était réservé à la famille, augmentée de quelques intimes, parfois d'un ou deux de ses élèves favoris. Le mariage de sa fille cadette ne l'avait pas éloignée de cette réunion hebdomadaire, la proximité de Beauvais permettant au jeune ménage de venir souvent à Paris. Non que Jeanne se déplût dans sa résidence provinciale. Naïvement pénétrée de l'importance de son nouveau personnage, par cette royauté sur le personnel médiocre qui hante les salons préfectoraux elle se sentait relevée de l'état insignifiant dont le sentiment l'avait faite si timide. Mais c'était pour Gaston. Tellement Parisien, ce Bordelais débarqué au «Quartier» pour y faire son droit, quelque quinze ans plus tôt, s'étant poussé par le bagou et l'intrigue dans des cabinets de ministre, d'où le testament de son dernier patron lui avait ouvert la bonne porte de la carrière administrative. La paisible cité bellovaque lui semblait un fâcheux exil, et l'air du boulevard lui était indispensable, assurait-il, pour se retremper périodiquement dans le mouvement d'esprit. Il s'y retrempait si bien que d'ordinaire, un instant avant qu'on se mît à table chez son beau-père, un petit bleu arrivait, l'excusant sur quelque rencontre faite au Cercle National, un homme politique avec qui il avait intérêt à causer... Il viendrait dans la soirée, le plus tôt possible... Jeanne en soupirait un peu. Elle aimait son mari. Elle tirait quelque vanité aussi, elle, le laideron de la famille, de ce joli garçon bien tourné, aux yeux luisants, aux lèvres vermeilles dans la fine barbe noire, dont elle prenait pour de l'esprit la faconde gasconne mâtinée de blague boulevardière, comme sa suffisance lui semblait du mérite, et ses allures faraudes habillées par un bon tailleur lui donnaient l'illusion de la distinction et de l'élégance. Elle était moins riche qu'Hélène; mais ainsi avait-elle l'avantage sur le gros homme lourd et vulgaire, rougeaud et rageur, quoique bon diable au demeurant, qu'était son beau-frère Gustave Percheron.
Ce dimanche-là, sur le coup de huit heures, fut apporté le pneumatique. On ne se trouvait pas encore au complet. Le retard était usuel dans cette famille, où les principes d'indépendance sur lesquels se fondait l'éducation prenaient volontiers la forme du désordre. Jeanne seulement et Élisabeth, qui étaient allées à un concert classique, avaient achevé l'après-midi auprès de Mme Bertereau, l'aidant à écrire des invitations pour un raout prochain. Les premiers arrivèrent M. et Mme Biscaras, habituels commensaux du dimanche. Puis le maître du logis, revenant de Saint-Germain, où il suivait la lente et atroce agonie d'un premier ministre déchu, rongé d'un cancer au foie, et chez qui la décomposition du sang s'aggravait des rancœurs que donne le sentiment d'une vie mal vécue, sans avoir recueilli le fruit de ses compromissions, de ses vilenies, de ses lâchetés, triste exemple de la faillite d'une intelligence supérieure s'accordant avec une conscience amorphe et un caractère dénué de noblesse.
«Il est perdu, dit le docteur. Je me suis nettement prononcé contre l'opération. Il mourrait sous le bistouri. On appellera, si on veut, de Berlin ou de Londres, Vogel ou Mackay. Moi, je ne commettrai pas un assassinat.
—Dix mille francs de manque à gagner, gouailla le normalien qui entrait. Qu'est-ce que cela peut te faire, papa? Ce serait même une bonne action, puisqu'il cesserait de souffrir.»
Le chirurgien fronça ses gros sourcils.