—Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité en subissant l'outrage...»
Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de son Alcide...
«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»
Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au débat.
L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale, dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain minimum d'obligations constituant une apparence de partage. Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes, habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que souffert.
A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils, laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle qui emporta la décision d'Élisabeth.
La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme qu'en ses moments mauvais—les plus fréquents—il qualifiait d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral, l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite, remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération n'avait pas été mauvaise.
Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs, quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:
«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»
C'est très sincèrement qu'elle lui répondit: