«Vous, mon oncle, répliqua-t-il, vous avez formellement rejeté toute croyance religieuse. Mais moi, je n'ai pas cessé d'appartenir à l'Église dans laquelle, si sur ce sujet sacré j'osais me permettre semblable facétie, je dirais que j'ai été immatriculé. Je sais encore mon Credo et je n'ai rien à y reprendre. Je ne pratique pas la religion de ma race, mais je ne la discute pas. Je ne suis un savant ni un philosophe. Je n'ai jamais eu le loisir, ne m'en sentant d'ailleurs point le désir, d'étudier les problèmes de l'âme. De mes ascendants j'ai reçu en dépôt une certaine croyance: je la conserve par respect pour eux, comme faisant partie de leur héritage moral, au même titre que mes notions de justice, d'honnêteté, d'honneur. Au point de vue militaire, qui chez moi domine tous les autres, il m'a été donné d'observer que la religion aide à faire son devoir et qu'elle aide à mourir...»

Atteint dans cette susceptibilité du professionnel pacifique, qui juge le soldat trop enclin à se targuer des exigences d'héroïsme de son métier, avec un peu d'humeur le docteur l'interrompit:

«Les médecins, d'ordinaire, sont des mécréants. Il y en a pourtant qui meurent en héros.

—Il y en a, et leur mérite est d'autant plus grand. Peut-être est-ce parce que nous autres, soudards, nous sommes de pauvres esprits, mais dans l'armée, mon oncle, si comme partout il se trouve beaucoup de tièdes, on n'y compterait guère d'athées.

—N'exagérons pas la portée des mots. Se marier civilement de propos délibéré, ainsi que les Biscaras, c'est faire acte d'athéisme. Mais si l'on s'y trouve conduit par les circonstances, sans y mettre d'intention hostile à la religion... non comme manifestation de principes et, au contraire, en regrettant que s'en impose la nécessité, puisque le destin veut qu'on ne puisse d'autre manière aimer honorablement... Cette cote mal taillée ne s'ajuste-t-elle point avec ta conception, d'ailleurs ambiguë et bâtarde, laisse-moi te le dire, d'une façon de catholicisme latent qui me paraît fleurer fortement le roussi?»

Maurice rougit un peu. Pour rarement qu'il pensât à ces choses, le sentiment de son imperfection religieuse parfois lui était apparu contradictoire avec son attachement à la religion. Vivement toutefois il riposta:

«Tenir la bénédiction de Dieu pour une élégance, plume au chapeau dont on se pare avec plaisir, mais qui devient quantité négligeable dès qu'on ne peut remplir les conditions qu'elle exige... Ne vous semble-t-il pas, mon oncle, que ce serait jouer avec les choses saintes?»

Touché au vif par une remarque dont, encore que ce fût une pierre jetée dans son jardin, son esprit de logicien ne pouvait méconnaître la justesse, cette fois encore le docteur s'en tira en raillant.

«Peste! mon cher, que parlais-tu donc tout à l'heure de ton inintellectualité de soldat? C'est-à-dire que tu coupes les cheveux en quatre aussi congrûment que nos plus subtils psychologues.

—Vous m'en voyez tout ébaubi moi-même. Et voilà bien une nouvelle démonstration de la puissance de l'idée religieuse: elle a opéré le miracle de me rendre éloquent.»