C'est la première fois que, des lèvres d'Élisabeth, sortait une parole ayant couleur de reproche pour cette sollicitude mal entendue qui lui avait gâché sa vie. En dépit de la résignation dont elle voulait se cuirasser, le spectacle du jeune bonheur s'édifiant sous ses yeux remuait ce cœur qui n'avait pas trente ans.

«Tu l'as dit: ce n'est pas pour lui-même, et il s'imagine que toute notre génération est prosternée devant le veau d'or. Eh! je ne prétends point m'ériger en Spartiate, à l'instar des Biscaras... lesquels, d'ailleurs, n'en perdent pas un coup de dent. J'ai toujours connu le bien-être; ma vie de garçon aura été aussi large et joyeuse qu'on peut raisonnablement le souhaiter. Je suis très aise d'entrer en ménage avec une aisance que je ferai de mon mieux pour augmenter par mon travail. Mais c'est pour ma satisfaction personnelle que je trouve appréciable l'argent honnêtement acquis, non pour le plaisir de faire de la poussière au nez du prochain.

—Tu prêches une convertie.»

Dans son égoïsme d'amoureux, Georges ne s'était pas encore aperçu qu'il touchait à une plaie mal cicatrisée. Averti par le léger soupir de sa cousine, il rompit brusquement l'entretien.

«Tu vas faire connaissance avec mon futur beau-frère... le frère consanguin de Cécile, d'une quinzaine d'années plus âgé qu'elle, et qui lui servira de père. Un homme de cœur et de mérite... Tu as dû voir son nom dans les journaux, car il est déjà en belle place au Palais.

—Me André Rogerin, parfaitement. Il plaide au civil, n'est-ce pas?

—Oui, et il est de ceux qui ne prennent que les bonnes causes. Cela ne l'empêche pas de se faire un joli revenu, preuve que l'honnêteté réussit tout de même quelquefois. On parle de lui pour le conseil de l'ordre, et il a toutes chances de devenir bâtonnier.

—Son père n'était-il pas conseiller à la cour de Paris?

—Et réputé pour son intégrité comme pour son savoir. Son fils est digne de lui. Avec cela gentil garçon, pas du tout à la pose, très sympathique... Mais c'est tantôt huit heures. Si nous passions au salon? On va arriver.»

Bien qu'à peine âgé de trente-six ans, en l'honneur de la solennité André Rogerin s'efforça, il est vrai, de paraître très paternel auprès de cette jolie petite figurine de Saxe, blonde, rose et blanche, qu'était la fiancée du docteur Georges. Il n'y parvint qu'à demi, le sérieux de l'esprit allant chez lui de pair avec la jeunesse du caractère, apanage souvent des hommes à qui le travail n'a pas laissé loisir de se blaser. De la distinction et du naturel, une physionomie dégagée et fine, le front haut, large, un peu dénudé déjà du cérébral, une apparence robuste que marquaient des lèvres fortes et colorées sur des dents très blanches, dans la courte barbe châtain très soignée, il était agréable de sa personne, aux allures également éloignées de la sévérité professionnelle et de la légèreté mondaine. Voisin de table d'Élisabeth, ils causèrent beaucoup. Et outre la vivacité de sa conversation, elle goûta le charme d'une voix chaude et claire, très douce, très prenante. A la séduction de son organe, il devait, assuraient les chers confrères, le meilleur de ses succès à la barre. Quelque chose aussi de franc, d'ouvert, de sûr, émanait de lui, appelant la confiance. Plus qu'à son ordinaire la jeune femme se livra. L'heure venue de la retraite, à grandes effusions de tendres accolades, de chaleureuses poignées de mains, le maître du logis, dans la bonhomie un peu vulgaire parfois de sa cordialité, dit à son hôte: