Non que pour soi-même André Rogerin n'eût souhaité une consécration religieuse à son union. Son cas était celui de beaucoup d'hommes de la bourgeoisie lettrée. Il avait été élevé chrétiennement. Mais, dès son temps de rhétorique, l'avait entraîné ce courant d'indifférence polie pour les choses divines, qui est faite partie de l'insouciance de l'âge, partie de la vanité juvénile de se montrer esprit fort, de cette impatience aussi de toute entrave par où l'adolescence moderne s'imagine faire preuve de virilité. Puis c'est l'absorption dans les études spéciales, l'âpre souci de la lutte pour l'existence, avec, comme diversion, la poursuite du plaisir. Et ainsi la spiritualité sombre-t-elle dans un vague positivisme, dont le faible bagage doctrinal oscille du sceptique «Que sais-je?» au consolant «Peut-être», mais n'excluant pas le respect de la religion ni même un certain sentiment de son utilité sociale pour les humbles, de son efficacité morale pour la sensibilité féminine. A André Rogerin, en particulier, le christianisme apparaissait comme un agent civilisateur et moralisateur de l'humanité, dont la mission, parvenue à son terme, avait été assez belle pour lui donner droit à l'hommage des honnêtes gens. Dans son rituel, il trouvait de la poésie, de l'élévation dans son symbolisme. La bénédiction nuptiale valait pour lui par la grâce, comme par la majesté le service des morts. En manière d'irrévérencieuse paraphrase de saint Paul, volontiers il eût dit: «Mariez-vous civilement, vous ferez bien, religieusement, vous ferez mieux.» Puisqu'il advenait que le mieux lui fût interdit, force lui était donc de se contenter du bien.

Du côté de sa sœur et de sa belle-mère, d'abord avait-on un peu fait la moue. Mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient exercer d'action sur lui. La personne d'ailleurs de la mariée les avait bientôt réconciliées avec la forme du mariage. La jeune Mme Georges s'était prise de si vive affection pour sa nouvelle cousine que, n'eût été ce revers de médaille, elle se fût réjouie grandement de la nouvelle alliance qui en faisait sa belle-sœur.

Et les choses, au surplus, passent tellement inaperçues en ce grand Paris trépidant... Certain matin, par-devant le maire de Marly-le-Roi, où le grand chirurgien possédait une belle propriété pour villégiaturer non loin de sa clinique, fut célébrée, dans la stricte intimité familiale, l'union d'André Rogerin et d'Élisabeth Bertereau. Triomphant de cette victoire remportée sur Dieu, le bon jacobin Alcide Biscaras aurait bien voulu être témoin de la jeune femme. Mais ni elle ni son mari n'eussent consenti à ce que la cérémonie prît ainsi couleur de manifestation. Ce fut un ancien compagnon d'armes de son père qui, sans se parer de ses étoiles et de ses plumes d'autruches, en simple redingote comme les autres, lui rendit cet office au côté de son oncle. Les faire-part envoyés et reçus, quelques réflexions faites et tout fut dit. Si son second départ pour le grand voyage de la vie s'attristait chez Élisabeth d'un murmure protestant au fond de sa conscience, sans grande peine elle l'étouffa en s'affirmant qu'elle était bien cette fois en route vers le bonheur.

TROISIÈME PARTIE

I

«Rien de grave... une de ces petites alertes comme il en a déjà donné et en donnera encore. Élisabeth, dans sa sagesse, avait jugé qu'il ne fallait pas, en vous inquiétant, risquer de nuire à vos moyens.»

André Rogerin revient de Bordeaux, où il a passé trois jours pour plaider une grosse affaire de conseil judiciaire. C'est avec quelque émoi qu'en arrivant il a trouvé son beau-frère le docteur Georges au chevet de son petit garçon. Rassuré à présent, il sourit pour dire:

«J'ai quand même perdu mon procès.

—Est-ce possible? La cause était si bonne.