—D'accord, madame. Aussi les tiens-je tous en égale estime. Mais pour l'instant nous sommes sur le terrain militaire. Et je demanderai à Marcel, qui ne fait pas grand état du patriotisme, si même il n'en nie absolument le mérite, ce qu'il pense du sentiment qui peut pousser une femme à accomplir des actions pour lesquelles ni physiquement ni moralement elle n'est préparée.

—Je pense que la guerre est un sport comme un autre. Cette amazone, de qui André a l'honneur de descendre approximativement, avait du goût sans doute pour arquebuser reîtres et lansquenets, comme pour courre le cerf. Elle a profité de l'occasion.

—Alors tu considères que nous autres soldats nous faisons notre métier par vocation sanguinaire?»

Selon son procédé habituel, se donnant l'apparence de désarmer l'humeur de son interlocuteur, quoique en réalité l'exaspérant, toujours imperturbable, le normalien riposta:

«Il n'est pas question d'un chef de bataillon d'infanterie breveté, mais d'une noble dame qui guerroyait en amateur. Puisque ce genre d'illustration t'intéresse, je puis te mentionner encore certaine Catherine Sforza qui, en l'absence de son époux tenant la campagne, avait revêtu le harnois pour défendre je ne sais plus quelle place. Et comme les assiégeants, s'étant emparés de ses enfants, lui faisaient sommation de capituler si elle ne voulait qu'ils fussent mis à mort, cette Bradamante répondit: «A votre guise. J'en ferai d'autres.»

—Quelle horreur!» s'écria la petite Mme Georges...

Froidement, parce qu'il était très excité, le commandant répliqua:

«Pourquoi donc? Il faut, ma chère cousine, faire la part de la dureté du temps. Cette atrocité sublime vous révolte. Mais tout se tient. Aujourd'hui, elle n'aurait plus de raison d'être, parce que le droit des gens défend qu'on vous prenne en otages Jean et Andrée. Rappelez-vous cependant ces paroles admirables du maréchal Fabert, inscrites sur le piédestal de sa statue à Metz: «Si pour défendre la place que le Roi m'a confiée il me fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je n'hésiterais pas une minute à le faire.» Les Allemands, qui ont respecté le monument du grand capitaine, en peuvent, chaque fois qu'ils traversent l'Esplanade, tirer une moralité pour nous bien amère: c'est que si Bazaine avait médité ces paroles, les casques à pointe, aujourd'hui, ne seraient pas les maîtres de la cité jusqu'alors inviolée.

—Bravo! Maurice,» s'exclama Georges, tandis qu'André Rogerin approuvait du geste, la bonne Mme Bertereau levant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de la malignité humaine et des horreurs de la guerre.

Mme Biscaras se disposait à émettre quelque aphorisme en situation. Marcel la prévint en disant à son cousin, de ce ton pince sans rire dont on ne savait jamais si on devait se formaliser: