«C'est beau, ce que je vois... Oh! comme c'est beau...»
C'était atrocement déchirant.
Enfin se fit l'apaisement suprême, et doucement, sans secousse, dans un sourire, la blanche petite âme en sa fleur remonta au pays merveilleux d'où, à regret, elle était descendue.
QUATRIÈME PARTIE
I
L'énergie virile d'André Rogerin n'eût pas suffi peut-être à le défendre contre l'accablement de cette affreuse douleur, n'eût été l'obligation qui lui incombait de réagir contre celle, effroyable, où, les premiers jours, on craignit de voir sombrer la raison d'Élisabeth. Ces excès de désespoir ne se dépeignent point. La crise aiguë conjurée, ce fut un affaissement lugubre presque aussi alarmant. Dans cette enfant adorable, présent de Dieu que Dieu lui avait repris, elle avait mis tout elle-même; morte l'enfant, il semblait qu'elle-même fût morte. Il appartenait à son mari de l'arracher par la force et l'autorité de sa tendresse à cette tombe où elle s'ensevelissait. Élisabeth l'aimait, elle chérissait son fils. En lui parlant de ses devoirs envers eux, envers surtout le pauvre petit être chétif et incomplet, impuissant à se développer hors l'abri doux et chaud de l'aile maternelle, on réussit à ranimer la flamme vitale, mais combien faible encore. Assez vite, car elle était plus robuste que ne le donnait à penser la fragilité de son apparence, elle se reprit à la routine physique et machinale de l'existence. La revanche des pauvres est dans cette impossibilité de se nourrir de leurs larmes, où les met la nécessité de gagner le pain quotidien par un labeur sans répit, par ce labeur manuel qui endort le chagrin en le berçant de fatigue. Parmi les riches mêmes, le chef de famille trouve dans ses responsabilités professionnelles cet anesthésiant de la douleur, ceux du moins, comme André Rogerin—et c'est la plupart—qui ne sont riches que parce qu'ils travaillent. Mais leurs femmes, supérieures aux besognes matérielles, le gouvernement d'un intérieur est insuffisant à leur donner cet oubli au moment de l'effort, avant-coureur de l'œuvre apaisante du temps. Et aujourd'hui devait-on tenir pour un bienfait l'état précaire du premier-né d'Élisabeth, lui imposant des occupations et des préoccupations qui constituaient l'unique dérivatif acceptable par sa détresse.
Les premiers jours néanmoins il avait fallu éloigner le petit Gabriel de la maison en deuil. D'abord nécessité de dérober à sa nervosité morbide des spectacles déchirants risquant de provoquer ces troubles convulsifs qui toujours le menaçaient. Puis on était trop absorbé par les soins à donner à sa mère pour s'occuper de lui. Cécile Bertereau l'aurait pris chez elle, mais sa petite fille relevait de la rougeole. La bonne Mme Bertereau ne pouvait s'en charger, appelée, dès le lendemain des funérailles, à Firminy, auprès de sa fille Hélène sur le point de subir une opération. Mme Guivarch offrit de recueillir l'enfant. On accepta de grand cœur. En son désarroi, le père n'opposa aucune objection, et au surplus n'en était-il point de valable.
Depuis trois ans Monique était veuve, fixée à Versailles, où elle vivait dans une retraite austère, vouée aux pratiques pieuses et aux œuvres charitables, sans autre intérêt humain que son fils, dont les études s'achevaient chez les Eudistes. Le refroidissement entre elle et son amie d'enfance, provoqué par un divorce la blessant dans sa foi, s'était accentué en scission complète après ce second mariage que n'avait pas béni l'Église. Non qu'aucune parole eût été dite de part ni d'autre; mais celle-ci se sentait réprouvée de celle-là, et elle avait eu la fierté de ne point frapper à la porte d'un cœur qui se fermait. Le silence s'était donc fait entre elles jusqu'au jour où les rapprocha une circonstance singulière.
Définitivement rebutée par la sévérité de son foyer, la nature joyeuse et jouisseuse de M. Guivarch avait cédé aux entraînements grossiers de ce monde d'affaires marseillais où l'immoralité est de règle, tenue quasiment pour une obligation affermissant le crédit de la maison, à l'égal d'une loge au Grand-Théâtre et d'un équipage bien tenu. Mais ses émoluments aux Messageries Maritimes ne lui suffisaient point pour lutter sur le terrain du plaisir avec les fortunes des savons et des huiles, de la commission et de l'armement. Afin de subvenir à ses doubles charges, il s'était lancé dans des spéculations sur les terrains de la Côte d'Azur. Trop léger à la fois et trop loyal pour réussir des opérations aussi dangereuses, roulé par un associé, il s'était vu contraint de lui intenter un procès. La compétence reconnue de Me Rogerin ne l'avait pas seule guidé dans le choix d'un conseil, mais aussi le souvenir de cette gracieuse figure souvent rencontrée chez lui naguère, et à laquelle il avait conservé une affectueuse sympathie. L'idée était heureuse, car pour l'amour de sa femme, vivement intéressée à la cause, André avait mis au service de son client quelque chose de plus que sa conscience professionnelle. Ayant réussi à faire rendre gorge au brasseur d'affaires véreuses, ainsi avait été conjuré un désastre dans lequel se fût trouvé englouti tout l'avoir du ménage. A la profonde gratitude de M. Guivarch pour l'avocat s'était jointe une vive estime pour l'homme, et un commerce amical s'était établi entre eux. Cette alerte l'avait assagi. Se sachant une atteinte au cœur, aggravée par ces émotions, un souci lui était venu de l'avenir des siens, ce qui semblait prématuré. Il ne se méprenait pourtant point, car, ayant eu le temps de mettre ordre à ses affaires, il ne tardait pas à être foudroyé par une embolie. Son testament instituait André Rogerin subrogé tuteur de son fils, alors âgé de quinze ans, qui était le filleul de Mme Rogerin. Voilà comment, sans qu'il lui fût possible de s'en défendre, Monique s'était trouvée remise en contact avec son amie d'enfance. Elles ne se fréquentaient point comme naguère. Mais malgré tout ne pouvait s'effacer l'emprise de l'intimité ancienne. Et n'ignorant pas ce qu'elle devait au mari d'Élisabeth, Mme Guivarch se jugeait tenue à surmonter son éloignement pour le péché dans lequel ils vivaient.