Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des Italiens, où l'on chantait Hérodiade de Massenet. J'étais avec la Maréchale et Claire.
Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si fortes.
Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de suite la vraie belle musique.
L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de voix où l'exaltation est à son comble.
La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. Il l'est.
Dame, sans doute, ma musique italienne ne peut pas lutter contre cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et Aïda... Ah! diable, c'est un peu comme Hérodiade, mais Massenet est un Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner, c'est Manet. C'est le père incomplet de la nouvelle école, de ceux qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours eu des nouvelles écoles...
Je te demande pardon d'avoir surfait Hérodiade. Le poème, d'abord, n'est pas bon, et puis, et puis...
À Monsieur ***
Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.