Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens! (Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)

Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.

Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.

Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à toutes?

Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes). Pourtant vous devez avoir raison...

Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.

Décidément, ma lettre était plate.

À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61. Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens!...

Soyez heureux!!!

Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple: cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au moral!... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup que je suis de Marseille.