Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.

De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?—De pas une seule, je vous jure!!!... Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.

—Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous, cela va sans dire...

Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner les gens?... (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute, non, je n'ose pas croire autrement.—Mais, ai-je continué, je suis votre amie.

Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise, souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance, mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis enchantée de la surprise.

Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.

C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir; le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là, on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.—Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait grandir,

Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.—C'est si beau: on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais, mais comme je suis en train, je continue.

Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer, qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne devant Dieu!... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a pas la force de crier!

D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes, ciel, lune, etc., etc.