Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël, pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La Fornarina. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble. Une femme de Titien, blonde et grasse, est admirable en Flore, on la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en Cléopâtre se faisant mordre par un aspic, elle représente une absurdité. Trop grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément. Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les Pâtres autour du berceau de Jésus est magnifique. Sous cette banale auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir. Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a compris ce qu'il faisait.

Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible. Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est beau comme personne.

Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.

Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.

On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.

Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.

L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit, que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.

C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant des magnificences grecques.

En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde. Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien. Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe Florence. Cette Lanza leggiéra piota molt che dipel maculato cra caperta, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez!...

Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!