Je m'ennuie beaucoup sans vous tous et encore plus sans mon atelier.
Au revoir, embrasse grand-papa.
À la même.
Soden, 6 août 1878.
Chère maman,
Je vais te raconter mes enfantillages: ce matin je me suis promenée et je suis entrée dans l'église catholique; j'ai profité de la solitude absolue pour monter dans la chaire, dans le chœur, sur l'autel, et pour réciter les prières posées sur les tablettes de l'autel; je l'ai fait pour prier, parce que j'ai un tas de projets et que j'ai besoin de l'assistance du ciel... Mais l'idée que j'ai lu une messe me transporte. Songez, j'ai sonné comme font les prêtres durant l'office... Enfin je n'ai pas eu de mauvaise intention.
J'ai fait une longue conversation avec le prince Ouroussoff; tout à coup le prince me dit: Voici les Ganz.—Tu te rappelles que j'ai donné le nom de Ganz aux deux princes allemands. Tu comprends qu'on ne peut pas rester tranquille, quand cet homme sérieux, cet homme d'État s'interrompt au milieu d'une explication des causes intimes de la guerre, vous dit comme une chose toute naturelle que... Voilà les Ganz. Le mot ganz me fait penser à l'allemand (Gans)[11].
J'ai fait une pochade de ces princes (comme à Nice) si ressemblante, que le garçon qui venait apporter un plateau s'arrêta net devant la toile, se mit à rire et à gesticuler d'un air si bête, que vraiment ma vanité d'artiste est flattée.
Puis est venue Mme A. Nous nous sommes tenues à la fenêtre qui est notre balcon. Ganz passait à chaque instant pour regarder, Mme A. faisait la coquette et riait d'un air mauvais genre. Comme c'est bête, que je ne puisse vous faire partager ma gaieté au sujet des Ganz.
Au revoir, je vous embrasse.