Biarritz, 1881.
Cher B....,
Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.
Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.
Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole, et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.
Ne regrettez pas de n'être pas à Biarritz, qui n'est pas plus amusant que Trouville ou Aix, mais à votre place, je profiterais de ce que les délicieuses Russes que vous savez vont en Espagne, et je ferais ce voyage dans ces conditions incomparables. Mais j'y songe vraiment, plaisanterie à part, la saison est tout à fait favorable, vous avez beaucoup travaillé, Paris est humide en octobre, vous toussez; vous raconterez vos aventures ibériennes, castillanes et andalouses à Sarah; voilà bien ce qu'il faut pour décider votre famille à vous laisser partir, sans compter qu'avec mille fois vingt sous le tour est joué aussi bien que la Dame par Sarah. Et puis vous serez sage étant en famille, et puis vous porterez mes ustensiles de peinture dans les passages dangereux des montagnes, ou'sque les écureuils ne s'aventurent qu'à regret, les biches plutôt, enfin il n'importe, comme on dit chez Victor Hugo. Donc, méditez sur ce projet éblouissant et au revoir. Merci de nous toutes pour les chiens et l'atelier, vous êtes bien gentil, comme disait Mme Thiers.
Andrey,
Future grande médaille.
Au même.
Amado ed illustre B....!