Enfin, départ pour Séville, arrêt à Cordoue où il pousse des aloès et des cactus et où il fait chaud. Délicieux pays! Mais légers gémissements faute de voiture, car ces dix mètres de marche et la visite de la mosquée vont m'exténuer. Plaintes à la troisième personne. Il n'y a rien à voir, le guide invente tout cela exprès pour nous faire manquer le train.
Séville.—Nous sortons prendre l'air du pays, nous orienter, mais il ne faut pas quitter les rues principales, car on y est à l'abri; les quartiers pittoresques, les rues ébréchées, interrompues de places et de jardins sont horribles, il y souffle une brise!...
Le cocher le fait exprès. Est-ce que par hasard (haineusement) nous sommes venues ici pour visiter les environs de Séville?
Je prie le ciel de me rendre indifférente à ces saintes infamies, mais je me vois à bout de patience. Cette continuelle tendance à ramener tout au plus bourgeois terre-à-terre, par tempérament, et à n'envisager que le côté hygiénique par principe, me rend folle, d'autant plus que je suis peut-être vraiment malade. Dans tous les cas, j'ai des médecins bien maladroits. À Madrid, on échappait un peu à tout cela grâce au musée et à des amis, un petit artiste entre autres qui a travaillé chez vous et dont nous avons connu la famille ici.
Mais en excursion, en voiture, on est forcé de rester ensemble et alors c'est ou des insinuations tatillonnes pour mon bien, ou un silence lourd comme du plomb. À défaut de communions d'idées et d'intérêts, il faudrait au moins un peu d'entrain... Et je suis là comme un promeneur qui se voit obligé de traîner ses compagnons endormis et hargneux. Tenez, allez au Salon avec un de vos amis ou avec la maman d'une de vos élèves, je ne précise pas,—au choix. Eh bien, amplifiez, amplifiez, amplifiez, substituez au court supplice du Salon un voyage artistique (ô ironie!) à travers la très intéressante et très pittoresque Espagne et vous aurez une faible idée... Je fais les plus grands efforts pour conserver une certaine vigueur morale, mais quand même je me forcerais à résister encore un peu, l'élan n'y est plus; les ailes tombent et ne servent qu'à balayer les projets et illusions d'artiste réduits en poussière sous la pression hygiénique de ceux qui m'aiment. Et comme, tout au contraire du guide de Cordoue et du cocher de Séville, ils ne le font pas exprès, il n'y a absolument rien à faire que d'exhaler des plaintes sur trois feuilles de papier et de vous les envoyer comme si ça pouvait faire quelque chose...
Mais je nourris le secret espoir que vous allez par le premier courrier m'expédier ici quelque compagnon comme M. de Saint-Marceaux, sculpteur, ou M. Tony-Robert-Fleury, peintre. Mais est-ce que ce dernier nommé n'avait pas le projet d'aller cet hiver au Maroc? Dites-lui de se dépêcher, puisqu'il faut passer par l'Espagne,—on s'embarque à Cadix.
En partant du golfe d'Otrante,
Nous étions trente,
Mais en arrivant à Cadix,
Nous n'étions que dix...