Ou bien...
Mais vous savez que je ne crois pas du tout, du tout, à votre candeur; vous savez que je me juge sainement et que je suis beaucoup plus que découragée, ce à quoi vous avez aidé avec une puissance de trente-six chevaux et ce dont je vous en veux pas mal. Pourquoi jouez-vous la comédie de me croire aveuglée et affolée de vanité? Pourquoi me persécutez-vous de prévisions désespérantes? Si c'est pour m'affoler, c'est fait; à l'avenir je tâcherai de ne plus écouter toutes vos perfidies dissolvantes et voilà tout.
Mais si c'est pour mon bien, sachez que vous vous trompez de la façon la plus désastreuse pour moi. Quand on veut du bien aux gens et qu'on croit réellement qu'ils se noient, on ne s'amuse pas à leur fourrer du plomb dans les poches.
Du reste, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites lorsque vous me citez des études faites chez moi ou dehors, que vous en faites un paquet perfidement qualifié de tableaux et que vous vous en servez pour m'assommer.
Est-ce que vous avez jamais reproché leurs académies ou leurs plâtres à vos X. X. et autres gloires? Mes tableaux ne sont pas autre chose, seulement je préférerai toujours rater une étude sincère et intéressante que de réussir un modèle, d'autant plus que la somme de science acquise est la même. Le procédé seul diffère.
Que je ne sois ni arrivée, ni forte, que j'aie à travailler encore beaucoup, c'est évident; mais de là à venir me dire qu'il est survenu je ne sais quelle horrible catastrophe, que je ne fais plus rien, que je suis finie... Non.
Ce que j'ai produit est insuffisant, mais enfin les toiles sont là et ce n'est pas le cuisinier du Café Anglais qui y a passé son temps. Comme résultat ça n'existe pas, mais ce sont des études aussi bien que n'importe quoi, et puis, vous qui avez de si beaux registres, consultez-les et vous verrez que je n'ai même pas eu le temps de parcourir toutes les phases de dégringolade parcourues par les personnes que vous me citez souvent.
Abstraction faite de ma maladie, il y a trois ans que je peins. C'est énorme pour mon impatience, mais c'est ordinaire pour le sens commun. Ainsi, vous voyez bien, tout s'oppose, la chronologie aussi bien que mes goûts, à ce que j'accepte le rôle de vieille élève dévoyée dont vous voulez me gratifier.
Le premier de ce que vous nommez très perfidement mes tableaux a été fait en 1880, après dix-huit mois de peinture, dont douze mois seulement toute la journée. Le dernier, au printemps de 1882, en sortant de maladie et ayant la fièvre tous les dimanches au moins. Dans l'intervalle, j'ai exposé le très médiocre atelier (sans allusion)[18], et au dire même de vos plus féroces demoiselles j'ai plutôt fait des progrès depuis. Ceci m'amène à cette niaiserie de la question d'exposition que vous avez l'air d'envisager comme une impossibilité. J'y paraîtrai peut-être aussi honorablement que miss K..., sinon il faudra revenir à la supposition de folie à la Greco.
Plus j'y pense, plus il me semble que vous avez quelque inexplicable intérêt à m'anéantir; vous vous vautrez dans les découragements les plus raffinés, positivement.