Cette large vallée pourrait être mieux cultivée, mais il faut en faire remonter la cause aux gouvernants et à la disette survenue il y a trois ans, qui a enlevé beaucoup de bras à l’agriculture.

Le 17 nous partons pour Hayen, où nous devons trouver M. Dauvergne, un Français établi depuis une quinzaine d’années au Cachemire pour le commerce des châles. C’est un grand chasseur, et il possède une collection magnifique d’animaux qu’il a tués dans les régions élevées de l’Himalaya et du Thibet; il connaît le pays et en parle la langue avec une très grande facilité.

A la manière dont il est installé sous ses tentes, nous reconnaissons vite un homme habitué aux longs voyages de ces contrées. Ses domestiques répondent au signal d’un coup de sifflet, habitude très pratique lorsqu’on vit en plein air.

Nous faisons dresser nos tentes près des siennes, et nous nous décidons à rester deux jours avec lui.

Le chant du coq nous réveille le matin. C’est un vrai village, au moins; les poulets n’en sont pas plus tendres, et leurs ailes, habituées à voler, ne seront guère plus délicates que leurs cuisses, mais le chant du réveille-matin villageois porte à notre cœur un souvenir de nos chères contrées et nous fait retrouver notre bonne humeur d’autrefois.

On est venu dire à M. Dauvergne qu’à un mille du village un ours casse les branches d’un magnifique noyer et se désaltère au petit ruisseau qui coule auprès de l’arbre. Pas bête, mon ours; bonne chère et bonne boisson, tout est réuni. Il a tant mangé de pommes et d’abricots que les noix lui paraissent meilleures.

L’endroit est, en effet, bien choisi; un fourré épais au pied d’une belle clairière, le tout abrité du bel arbre objet de ses convoitises, adossé à de hautes montagnes sur lesquelles il peut faire une retraite prudente en cas d’alerte.

Le cadre est digne de l’habitant, et la prochaine nuit verra les repas savoureux de notre hôte, qui rejoindra, repu, sa tanière à l’aurore naissante.

M. Dauvergne a donc donné l’ordre de le réveiller par un beau clair de lune, et cette perspective le tient en éveil toute la nuit. Cependant personne ne l’a dérangé; sans doute l’ours, flairant un danger, est allé se repaître ailleurs. Adieu la peau, qui, sans être d’une énorme grandeur dans ces parages, est encore assez belle.

M. Dauvergne est très amateur de chevaux, et autrefois il en possédait de très beaux, de très agiles au jeu de polo, qu’il aime passionnément. Les tatous ont donc été pour lui une de ses préoccupations favorites. Il nous a dit la manière dont on arrivait à monter ces animaux, qui ont un caractère très prononcé de rébellion.