Encore une nuit à passer sous la tente; si nos bêtes ne nous demandaient pas grâce, nous irions tout d’une traite à Srinagar.
Que faire en son gîte, à moins que l’on ne songe? Cependant, pour varier, au lieu de faire comme le lièvre, nous regardons les passants, qui nous regardent eux-mêmes. Ce sont des Baltis, des serviteurs de Méta-Manghel; ses bagages sont déjà en route. Cet homme intelligent va retourner dans son gouvernement.
Quelle description minutieuse ils vont faire des mensurations, ces peuples curieux, comme tout Oriental, voyant tout, examinant tout et entendant tout! S’ils pouvaient nous comprendre! Mais leur langue est thibétaine, bien qu’ils soient aryens.
La récolte de riz est commencée; elle sera bonne, dit-on. Il ne pleut pas, c’est le temps le plus favorable, car lorsque la pluie survient à cette époque à Srinagar, c’est une malédiction pour ce pauvre peuple: la récolte est entravée, les gerbes pourrissent sur pied, et la famine se laisse entrevoir dans toute son horreur. C’est ainsi qu’elle apparut aux pauvres habitants il y a trois ans, fauchant, dans sa cruauté, les enfants que le sol avait nourris jusqu’alors.
Cette année, cette cruelle perspective n’est point à redouter; les meules s’élèvent au-dessus de la terre en forme de dôme doré par le soleil. Le tonnerre roule au loin, les éclairs sillonnent la nuée, et le temps s’est subitement obscurci. Mais, après quelques gouttes de pluie chassées par le vent, le beau temps a reparu.
Le 21 nous partons pour Srinagar; la route pourrait être belle, si elle était bien entretenue, mais l’eau des rizières s’épand en mille endroits et rend le chemin gras et boueux. Déjà les premiers abords de la cité apparaissent, rougis par le soleil d’automne. C’est aujourd’hui le jour réglementaire de la saison nouvelle.
Nous voyons la forteresse, dont les parties abîmées semblent vouloir accuser la vieillesse, car c’est encore une manière délicate des Orientaux de déguiser la vérité, le manque de réparations faisant croire à sa vétusté. Pourana, vieille! s’écrient-ils. Puis des vieilles mosquées, des temples en ruines s’entremêlent aux baraques déjà ouvertes des boulangers, des bouchers et des autres marchands indigènes. Les chiens se jettent sur les nôtres, furieux de voir des intrus qui, dans leur imagination canine, vont leur disputer leur nourriture quotidienne; mais les nôtres ont bien vite raison de ces familiers des rues, et les coulis, en leur lançant des pierres, font disparaître le reste.
En Orient, chaque quartier, chaque rue a ses chiens, qui y font les travaux de voirie; malheur à celui d’entre eux qui s’égare et se fourvoie dans des parties de la ville qui lui sont étrangères, il est impitoyablement déchiré par ses pareils.
Les indigènes sont aux fenêtres, et les figures curieuses se mêlent aux grappes rouges des graines de poivre que l’on met sécher pour l’hiver.
Des maisons finement sculptées sont abandonnées; on dirait un quartier ruiné par un incendie; on voit de magnifiques pierres travaillées boucher un trou et servir à la réparation de vieilles et horribles maisons qui pourraient servir à toute autre chose qu’à abriter des humains. Ces rues étroites qui se mêlent, s’entremêlent les unes dans les autres, cachent des beautés qui font d’autant plus saillie que leur encadrement est plus laid; les traces d’un beau trottoir, enfin tout ce qui est sous vos yeux vous dit que tout cela a dû être fort beau autrefois... Un sentiment de tristesse vous envahit en voyant ce peuple bien constitué, mais paresseux, sale, en haillons, se vautrant au soleil et dormant sous les décombres de ses anciennes splendeurs.