Contrairement à la règle que les Anglais ont établie dans leurs bungalows, on ne paye pas sa chambre, mais il est d’usage de donner un bakchich au gardien.
Ces bâtiments sont loin d’être aussi bien tenus que ceux des Anglais. Celui-ci se compose d’une longue cour plantée de pommiers, d’un long édifice surélevé au-dessus du sol qui possède la véranda obligatoire sur laquelle donnent toutes les chambres. Celles-ci sont hautes et ont pour tout ameublement un tcharpaï, une table, deux fauteuils cannés un peu tremblants et usés par les visiteurs. Le plancher, en terre battue, est couvert de nattes recouvertes d’un tapis à rayures bleues et blanches. Ces tentures sont faites au Cachemire et remplacent, chez les personnes moins aisées, les somptueux tapis orientaux. C’est le meilleur bungalow de toute la route, et ce n’est pas certes un compliment à lui faire. Mais c’est un abri, et, quand on est fatigué, on bénit sa rencontre comme on bénirait le plus beau palais du monde.
Le 16 à midi, nous nous sommes séparés, non sans peine, de M. E... Toute la matinée avait été employée à organiser les paquets pour charger les coulis, et ce n’était pas petite affaire avec des Cachemiris. Chacun d’eux, grand et fort cependant, voulait prendre le plus léger fardeau. Si on n’y faisait attention, on s’apercevait tout à coup que l’un d’eux était déjà parti avec une mince charge. On le rappelait à grands cris, mais il fallait courir après lui et le ramener, sinon nous aurions doublé le nombre de nos porteurs. Mais nous étions sur nos gardes, et, sachant que le poids réglementaire est à peu près de 20 à 25 kilogrammes, nous nous réglâmes dessus et forçâmes les coulis à les prendre. Ils s’y refusent rarement, le tout est d’y faire attention.
Une fois cette besogne faite et nos hommes expédiés, nous déjeunâmes encore une fois ensemble, puis, après une poignée de main affectueuse de part et d’autre, nous montâmes à cheval, et M. E... remonta le Djelum dans sa dounga.
Le chemin qui conduit de Baramoullah à Baniar passe à travers des broussailles et quelques villages. Il y avait bien encore de mauvais endroits, mais, en comparaison des chemins inouïs que nous avions eus, celui-ci était une route magnifique. De superbes ruines surgissent à notre gauche: ce sont celles du temple de Baniar, d’après Fergusson les mieux conservées de toutes celles du Cachemire. Après une heure de marche nous entendîmes les roulements furieux du Djelum se ruant contre son lit de rochers. Le spectacle de ce fleuve qui se précipite avec une violence de trente-quatre par mille est surprenant pour quiconque l’a vu couler paresseusement entre les bords fortunés du Cachemire.
Près de la station il y a, pour les piétons qui désirent s’en passer la fantaisie, un pont en corde suspendu; il est fait, comme tous ceux de l’Indus, de brindilles de noisetier et de mûrier, et doit être renouvelé tous les trois ans. Le fleuve étant resserré, il est beaucoup moins large que ses pareils du Baltistan.
De Gampour à Ouri le chemin s’abrite sous les arbres magnifiques d’une épaisse forêt. Près de la station de Tchakoti s’élève une vieille mosquée en bois très finement sculptée. Moyennant une bonne somme d’argent, M. de Ujfalvy se procura un superbe morceau d’encadrement de fenêtre sculpté.
A Ouri même nous remarquons un vieux fusil cachemiri à trombone; nous voulons l’acheter, mais il appartenait à un musulman dont le père était un saint ou pir. Il avait lui-même une grande réputation de sainteté. Malgré les offres que nous faisons à son fils, il ne veut pas le vendre, mais il l’échangera peut-être contre un beau revolver Smith et Wesson que M. de Ujfalvy lui proposa. Enchanté d’avoir une arme européenne, il accepta; alors il fallut lui en expliquer le système, et, lorsqu’il l’eut compris, il fit retentir la montagne du bruit répété des décharges. S’il ne se blesse pas ou s’il ne blesse personne, ce sera un miracle.
Nous partons le lendemain pour Gari, pour Tandelle, etc.
Cette route est tellement connue que je ne vous décrirai pas ces corniches assez larges, côtoyant des précipices à peine élevés de douze cents mètres. Pour nous, la route est une véritable merveille, et nous comptons nous rendre presque directement à Marri. Nous sommes fatigués, et j’avoue que nous avons hâte d’être arrivés à destination; la route est pourtant bien belle, et, quand on vient de Raoul-Pîndi, je comprends qu’elle soit un enchantement pour les voyageurs.