— Vous n’avez pas l’air si malheureux que vous le dites, remarqua Yves en regardant autour de lui.
— Lui ? malheureux ? s’écria l’homme à la piastre, allons donc ! il aura sa fortune faite avant dix ans d’ici, à moins qu’il n’ait le cou tordu par les pauvres misérables à qui il extorque leurs derniers sous. C’est un usurier fini, et la moitié des marchands du quartier lui doivent tout ce qu’il y a dans leur maison et leur maison aussi. Pas plus, par exemple ! Jacques n’est pas homme à prêter un centime au-dessus de la valeur de son gage.
— Eh bien ! faites comme moi, vous vous enrichirez, dit le cabaretier qui paraissait décidé à ne pas prendre en mauvaise part les coups de boutoir du piqueur.
— Moi ! non certes ! je suis un honnête homme, et si j’ai bien du mal à gagner quelques piastres, je veux, au moins, pouvoir me dire, quand je marche sous la maudite pluie de ce pays-ci, dans la boue, dans la vase même, trempé jusqu’aux os, inondé de sueur et harcelé par les moustiques : « François Midan, mon gars, tu es tout seul avec toi-même, tu es en bonne compagnie ! Là-dessus, bonjour, les amis ! »
Et rejetant la musette sur son dos, il saisit son bâton de rotin, et partit d’un bon pas, en sifflant entre ses dents comme pour rythmer sa marche.
— Tout ça, c’est de la jalousie, grommela l’aubergiste ; quand on réussit, on ne peut pas plaire à tout le monde, et si je prête de l’argent aux petits colons je leur rends service. Continuons notre compte.
— Qu’y a-t-il encore ? dit Yves qui commençait à s’inquiéter.
— Le souper, mon garçon, le souper, vous l’avez trouvé à votre goût, car les assiettes étaient nettes ; c’est 50 cents, et puis la bougie que vous avez demandée pour voir clair à ranger vos affaires, c’est 10 cents, — la bougie est hors de prix à Saïgon.
Yves bondit.
— Allez-vous me faire payer aussi l’eau que j’ai tirée au puits pour me laver la figure ? dit-il.