[45] La rivière qui forme le port de Brest.

Mais voilà où la chose se complique, — c’est qu’il y en avait terriblement de cette gredine de chaîne, et lourde ! et encombrante ! Nos canots ont été pleins en très peu de temps ; alors nous sommes allés porter tout notre bibelot à bord, on a hissé le tout sur le pont, et nous sommes repartis à la provision, lestes comme une ménagère qui à son panier vide. Quand on a eu enlevé une centaine de mètres du barrage, la marée qui montait a repoussé à droite et à gauche les deux bouts avec les barriques qui les soutenaient ; cela a fait un beau passage, et le Bayard a pu entrer en rade pour achever la destruction des forts. Malheureusement, en revenant de notre second voyage, nous avons perdu un de nos camarades ; un projectile lui est entré dans la poitrine, il n’a pas seulement poussé un cri, il est même resté sur son banc… Deux ou trois soupirs, une figure toute bleue, et puis pan ! il s’est affaissé. Pauvre garçon ! Il avait au plus vingt-cinq ans : c’est jeune pour mourir, mais quand on va à la guerre, il faut bien s’attendre à quelque mauvais coup. Et puis mourir pour son pays, en faisant son devoir, c’est une belle mort.

Le 1er avril, à onze heures du matin, les compagnies de débarquement sont descendues à terre ; on a parcouru toute l’île en combattant, mais la résistance n’a pas été longue et à cinq heures du soir, le pavillon français était hissé sur les débris du fort principal.

Alors, à bord de tous les bateaux, les clairons ont sonné, les tambours ont battu, saluant les couleurs nationales, pendant que la musique du Bayard jouait la Marseillaise. C’était un beau moment, vois-tu, ami Yves ! et jusqu’au dernier jour j’en garderai la mémoire ; il faisait oublier tout ce qu’on avait souffert : le terrible hiver de Formose, les nuits de tempête, les jours de fatigue sans relâche, les privations, les maladies, les deuils sans cesse renouvelés. Nos officiers étaient aussi émus que nous, et tous les cœurs, depuis le dernier matelot jusqu’au commandant, battaient de fierté et d’admiration pour notre illustre chef, celui dont je ne prononcerai plus le nom sans me découvrir,… l’amiral Courbet !…

Qu’allons-nous devenir sans lui maintenant ? La paix est signée, beaucoup d’entre nous vont retourner en France, la Triomphante ira d’abord se refaire au Japon, à Nagasaki. Elle a rudement souffert de sa campagne, elle ne pourrait pas entreprendre la traversée d’Europe dans l’état où elle est.

Je ne sais pas si j’irai de ton côté, je crois que non ; je voudrais pourtant bien t’embrasser, mon vieux camarade, toi et tes jolis enfants, et faire connaissance avec ta femme. Tu as sûrement des nouvelles du pays par Corentine, ta sœur ; elle aussi est très bien mariée et a une charmante famille.

Au revoir, mon cher Yves, je dis au revoir car, dans la vie de marin, il ne faut jamais désespérer de revoir ses amis, même quand ils sont à mille lieues de vous.

Alain Le Pennec.

XXII

Il y avait dix ans qu’Yves était marié. Pierre et Émile, ses fils, étaient deux solides gars, élèves intelligents et suffisamment laborieux de l’école d’Haï-phong. Corentine, sa mignonne fillette, restait auprès de sa mère et s’initiait peu à peu aux mystères de la lecture, aux redoutables écueils de la table de multiplication et à la pratique des ourlets et du tricot. Grand-papa Pillot, tout à fait vieux maintenant, mais toujours bon et gai, ne quittait guère le comptoir du café que pour fumer sa pipe sous la véranda en compagnie des officiers auxquels il racontait les traditions du temps jadis à Haï-phong, à l’époque où l’hôtel Kerhélo (on l’appelait alors la Nouvelle-France) n’était qu’une vaste paillotte secouée par les typhons et inondée par les grandes pluies qui, de temps à autre, se faisaient jour à travers la toiture en feuilles de latanier.