= Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé votre mode d'écriture?

On le voit, les possibilités de l'écriture spécifiques à l'internet sont multiples (si pas infinies, on est en tout cas loin d'en avoir fait le tour). L'hypertexte en est une, bien entendu. En effet, j'ai jusqu'ici beaucoup parlé du mail. Si des renvois référentiels sont souvent fait d'un mail à l'autre, ils ne sont renforcés d'un véritable lien que quand le sens du récit l'impose, ce n'est pas la principale utilisation ici de l'hypertexte. Je ne vous ai pas encore parlé de l'écriture spécifique du site web des personnages. Là aussi, une idée originale très intéressante de notre réalisateur/intégrateur, c'est de caractériser le personnage par son site web. Car qu'y a-t-il de commun, vous le verrez si vous explorez la galaxie des sites du websoap, entre le site de Mona (le soleil de la galaxie!), celui de Sadie Nassau (le trou noir, sans doute, de cette galaxie, qui entraîne dans sa chute tout les autres…) et, à l'autre extrême, celui d'Antonin, l'observateur patenté de cette galaxie. Pour ne parler que de celui de mon personnage, le site se veut clinquant, vendeur, imitant (jusqu'à la perfection?) ce qui se fait de pire dans le secteur du "webtertainment", terme nouveau que je viens d'inventer. Pour cela, pas besoin de chercher beaucoup, toutes les sociétés d'entertainment, des plus grosses chaînes TV commerciales au plus petite start-up (STARTOP?), cherchent de nos jours à décrocher le jackpot en attirant les "hits" de "prospects"… Je me suis inspiré (!) au passage de tout ce qui fait la trash TV de nos jours, la télé voyeuse où on enferme des quidams dans un lieu clos pour étudier leurs réactions, concepts européens qui cartonnent dans le monde entier. Pas si loin d'ailleurs de l'entomologie du site "Insectalia" animé par Mona Bliss, un des personnages principaux du websoap. Pour la petite histoire, dans le nord de l'Europe, les sites de ces émissions de trash TV changent complètement la donne en matière de web, en faisant exploser le nombre de connexions, sur les réseaux qui les accueillent (jusqu'à 700.000 pour le site big brother en Belgique…). Pour revenir à l'hypertexte, dans de nombreux mails, je (le personnage) renvoie à mon (son) site. Au fur et à mesure de la mise en ligne des éléments, Sadie Nassau annonce triomphalement ses succès par mail, avec un lien vers la page concernée du site… Mais lorsque la mécanique s'enraye, les renvois vers ce site (effectués automatiquement par le serveur de sa société STARTOP) prennent un tout autre sens. Et lorsque d'autres personnages découvrent la vérité cachée du personnage de Sadie Nassau, et le lui signalent, ou préviennent d'autres personnages de ne pas frayer avec lui, là aussi, les liens prennent encore un autre sens… Inutile de vous préciser que je joue le rôle du mauvais…

= Comment voyez-vous l'avenir?

Comme vous avez pu le lire, je m'y intéresse de très près, puisque toutes les activités que développe mon personnage ne parlent que de ça. L'ensemble du websoap s'apparente d'ailleurs à une mise en abîme des tendances qui traversent le net de nos jours. Le déchirent même. Alors l'avenir… Quand on observe, et même qu'on joue, des personnages qui représentent des tendances à la manière d'un soap, connaître le vainqueur à l'avance n'est pas simple. Selon le personnage que j'anime, la réponse est différente. Et il y a des pièges. Dont le principal me semble être celui-ci: si, à force de travail, c'est mon personnage principal qui plaît au public, et non ses opposants, la réponse à votre question pourrait être inquiétante… Je préférerais vous en donner une autre, celle que je développe dans une autre oeuvre, Neiges d'anges (incluse dans Les yeux du labyrinthe). J'y raconte le réseau projeté dans une vingtaine d'années, aux mains de personnages comme ce Sadie Nassau qui tiennent le haut du pavé. Et sous ces pavés, quelle plage? C'est toute la question.

= Utilisez-vous encore beaucoup de documents papier?

Oui, c'est un des questionnements de l'équipe du websoap. A l'heure actuelle, il semble que l'internet soit encore considéré majoritairement comme un outil de travail, ou au mieux, comme un outil de consultation de documentation, d'infos en ligne, ou de services (réservations, prix, achats en ligne). Pas encore de loisir proprement dit, à part pour une minorité d'addicts de jeux, de free TV, de téléchargements musicaux ou de … sexe virtuel… La principale raison à cet état de fait est technique. La majorité des équipements se trouve dans les bureaux, et les connexions permanentes (câble, ADSL…) sont loin d'être majoritaires. Ce détour pour constater que le meilleur outil de lecture reste le livre, qu'on peut emporter n'importe où. Dans ma pratique professionnelle, et celle de la plupart de mes correspondants dans les médias, toute la création de documents (projets, scénarios, contrats, devis…) passe par l'ordinateur, les textes circulent par e-mail et attachements, mais leur lecture et/ou analyse passe par les tirages papier. Rares sont ceux qui échangent directement les infos sans ce passage obligé. Il faut une tournure d'esprit particulière pour arriver à envisager globalement un document, l'analyser, le corriger, sans l'imprimer. Par mon activité web, je m'y exerce, et ce n'est au fond pas désagréable du tout.

= Les jours du papier sont-ils comptés?

Il n'est pas impossible que, si on assiste à une véritable généralisation de l'e-book, ou à travers les Psion, Palm, Wap, UMTS (universal mobile telecommunications system)… qui sait, le papier finisse par être détrôné. Mais dans l'état actuel, le papier ne me paraît pas mort. Les premiers qui auront à souffrir, me semble-t-il, ce sont les journaux. Puisque la fonction info et service est déjà très répandue sur le net, via les sites des journaux eux-mêmes. Les grands médias sont en train de s'embarquer dans ce train-là, voir les sites de TF1, Canal+, etc… Les autres (l'édition principalement) passeront encore longtemps par l'étape tirage papier… Mais il se passe quelque chose via les sites de webtertainment dont je parlais plus haut, des habitudes se prennent, surtout chez les jeunes. Et là, une initiative comme la nôtre pourrait participer à un changement de la donne. En effet, l'activité proprement mail est un phénomène sociologique incontestable qui s'explique par une certaine dépersonnalisation des contacts permettant aux jeunes d'oser dire plus facilement ce qu'ils ont à dire. Paradoxalement, le texte qu'ils ont écrit leur paraît être une personnalisation de leur discours, puisqu'il existe sous forme écrite. Enfin, les fonctions envoi et retour confirment l'existence de leur discours, puisqu'il est lu, et qu'on y répond. Dans ces échanges là, le papier a déjà complètement disparu. L'exploration de ces formes de discours par nos personnages est donc en pointe. Et leur communication à un large public un réel enjeu.

Enfin, je pense surtout que c'est l'arrivée du fameux "papier électrique" qui changera la donne. Ce projet du MIT (Massachusetts Institute of Technology) qui consiste à charger électriquement une fine couche de "papier" - dont je ne connais pas la formule - permettra de charger la (les) feuille(s) de nouveaux textes, par modification de cette charge électrique. Un e-book sur papier, en somme, ce que le monde de l'édition peut attendre de mieux.

= Quel est votre avis sur les débats relatifs au respect du droit d'auteur sur le web?