= Qu'allez-vous lire sur votre e-book?

Bien, admettons donc que l'idéal se soit réalisé: via un forfait basique, j'ai accès aux oeuvres de référence que je veux, j'ai parcouru ce dont j'avais besoin, j'ai commandé les trois ou quatre bouquins dont au sujet duquel tout le monde cause, ça balance pas mal à Paris, merci. Je les ai payés, puis les ai lus dans toutes les positions du kamasutra, certains, missionnaires (!), d'autres, dans le métro, dans l'ascenseur, sur le bureau. Dans un lit, même! Et quid? Je m'ennuie à nouveau. L'application classique de l'e-book m'a permis d'acheter le dernier Brett Easton Ellis, le dernier Beigbedder, le dernier Houellebecq (quoiqu'il soit meilleur à réciter ses poèmes sur fond trip hop en MP3 en ce moment, chez Tricatel.com), de trouver enfin le bouquin de William Gibson (Neuromancien, 1986, ndlr) avec la fameuse formule impérissable sur le cyberspace, j'y ai ajouté le 3001 de Clarke et quelques bons vieux Norman Spinrad et Philip K. Dick pour faire bonne mesure… Et ce, sans les éternels atermoiements: le "libraire de grande surface", débordé, qui doit le commander à l'éditeur, qui en réfère plus haut avant d'envoyer le communiqué laconique: produit épuisé… Ou le libraire.com qui envoie une réduction pour la prochaine commande parce qu'il n'est pas sûr d'honorer celle-ci dans les dix jours, aveu implicite qu'il ne comprend même pas de quoi on lui parle… Malheureusement ces quelques caricatures représentent la majorité des cas, rien ne remplacera le conseil d'un libraire érudit, mais il en reste si peu… En reste-t-il? (Don't they, pour les non-polyglottes). S'il en restait, ils m'orienteraient vers la recherche des grands classiques, il paraît qu'ils sont libres de droit, si on en croit ma killer application (plutôt publique). Mais tout ça va-t-il faire acheter Billancourt? L'e-book se situe dans une économie technique qui ne survit que par l'écoulement de ses produits. A l'inverse de son contenu, qui lui n'existe que dans une économie de prototype créatif qui ne répond qu'à la loi des rendements décroissants. Fameux paradoxe, explosif… Et dire que c'est sur cette pierre que certains fondent l'économie du prochain millénaire. Tant mieux. La société de l'information a du bon finalement. Elle doit être informée, et les informateurs, les créateurs, en sont la pierre angulaire. C'est sur les outils de navigation que ça accroche. Non seulement, ils sont aux mains d'on ne sait trop qui, voir plus haut, mais en plus, intrinsèquement, ils ont le pouvoir culturel de fausser la pensée. Pas moins. C'est la faute à l'hypertexte, qui ne fait pas que des bêtises, à vouloir être breveté, il en fait lire aussi, comme dirait l'autre. Surtout lorsqu'il ne sert qu'à la recherche factuelle. Imaginez un e-book d'enfer, "tout ce que tu aurais voulu savoir sur…" (de chez Marabook), on n'entre dans les différents chapitres que par les liens du sommaire, et "l'oeuvre" est tellement volumineuse que personne ne lit l'ensemble. Ce qui ne dérange pas grand monde, au fond. Mais la voilà, la killer application, l'édition "tout ce que tu aurais voulu savoir sur…"! Sauf que notre chef de collection à la tête de l'équipe de rédacteurs (où est l'auteur?), n'a voulu choquer personne. Et il a un peu mixé les concepts. Avec une qualité de titre qui en étonnera plus d'un, il aura mis en place une idée sous un titre, et son contraire sous un autre. Sans aucun point de vue. Toute la culture du monde sur le même pied. Ca se vend, c'est donc excellent. Un peu comme si un site aussi prestigieux que Yahoo se permettait de vendre, au milieu d'antiquités communistes de l'ère de l'URSS, des objets de nostalgie nazie. Impensable au 21è siècle? A voir ce que l'on voit en matière d'information sur les médias internationaux… Quelle que soit la qualité des intervenants, un charnier à 10.000 morts dont on connaît les responsables (quand ils sont avérés), est sur le même pied que le dernier battement de cil de la starlette du mois (du jour, de la semaine, pas du siècle et encore moins du millénaire). C'est l'effet zapping. S'il faut en passer par là, on peut le faire avec un peu plus de panache. Voyez les mix que propose le MP3. Certes, c'est de la musique, et les DJ sont à la mode… Mais au fond, que font-ils d'autre que ce qui est décrit plus haut. Ils compilent des oeuvres, en font une bibliothèque (musicale), qu'ils distillent à leur gré selon leur humeur, selon la demande de ceux qui ravent avec eux, selon l'inspiration. C'est plus engageant que la culture "Marabook", non? Demandez à votre libraire…

= Que pensez-vous du Cybook de Cytale?

Dans le genre, Cytale, au demeurant un projet très sympathique, a fait très fort. La petite BD qui présente la journée d'un e-book addict est tordante! Que va-t-il lire comme journal numérique du matin, le client qui a téléchargé le Cytale? Le communiqué AFP à peine relifté par un journaliste stagiaire? Non merci, il a déjà RTL. Par contre, peut-être si, à la manière d'Europe 1 grande époque, on lui offrait un décodage de l'info façon "Pas vu à la télé", soit quelques commentaires acides des communiqués de presse qu'il entend en direct live, peut-être prendrait-il le temps, le soir, de se brancher pour charger ça. Un peu comme Europe 2 qui diffusait les Guignols de l'info de Canal+ (version grande époque aussi) le lendemain matin, à l'heure de l'info… Un truc qu'on attend… Attention, objectivité journalistique: à la moindre citation, on met le lien, et on diffuse! Le fameux communiqué AFP est accessible par un simple click sur le titre. Qu'on voie ce que le type de la radio en a fait… Ca ferait peut-être rire, et acheter… Petite killer application gratuite, bien plus réjouissante que celles qui précèdent… A d'autres moments décrits dans la journée d'un "cytalien", le besoin de l'apport de notre libraire pourrait se faire sentir. Tiens, j'ai envie de l'appeler e-libraire, ou mieux, E-bJ (l'équivalent au sein d'une rédaction e-book d'un disc-jockey, un E-book Jockey, en somme [prononcez I-bjay au lieu de Di-Jay]). Cytale nous dit: "Midi : une petite nouvelle, le temps de la pause déjeuner, ou un poème au soleil." Ils sont trop cool chez Cytale, qui a le temps de télécharger quoi que ce soit comme poème, la veille (même le dimanche)? Quant à la petite nouvelle, si c'est celle qui est disponible gratuitement sur Amazon.com, j'hésite… Je corrigerais la phrase en, au moins: "Midi : mon e-libraire, ou Eb-J, que m'a-t-il envoyé comme petite nouvelle ou comme poème à lire au soleil, le temps de la pause déjeuner?" J'espère qu'il en tient de bonnes, ce libraire érudit du 3è millénaire… Et c'est reparti dans toutes les positions du kamasutra (certaines, missionnaires (!), d'autres, dans le métro, dans l'ascenseur, sur le bureau. Dans un lit, même!) On s'ennuie déjà beaucoup moins, non? Savez-vous que les nouveaux e-books proposent des lecteurs MP3? C'était pour la lecture aux aveugles de leurs oeuvres préférées, au départ, et c'est tant mieux, merci à eux. C'est peut-être par là qu'on diffusera cet eBookman de chez Franklin, malgré ses mémoires un peu faibles. Bref: "écouter le dernier Red Hot (Chilli Peppers pour les non-polyglottes) téléchargé en P2P en étudiant le cours téléchargé de la même manière, tout ça dans le métro; puis, dès la matière maîtrisée, passer plutôt à la lecture du texte des Guignols de ce matin, et pourquoi pas, à la vision de l'extrait en vidéo, et là, qu'est-ce qu'on rigole!" ressemble plus à l'avenir de l'e-book comme outil éducatif que tout discours marketing. Et nous voilà reparti vers un terminal multi-fonctions… C'est terrible, l'informatique, la vérité absolue d'un paragraphe est démentie dans le paragraphe suivant…

= En bref, on peut passer d'un clic de Shakespeare à l'hypertexte.

En tout cas, à travers ce type de comportement, il est à parier que Shakespeare soit définitivement aussi accessible que Britney Spears, entre deux "chat" rappelant à ses connaissances où on est, dans le métro donc… Qu'on se méfie quand même. L'expérience du "peer to peer" montre que le rôle du médiateur tend à disparaître, ne devenant qu'une branche des métiers du marketing. Le "consommateur" chargeant en majorité ce qui est le plus souvent référencé, qui l'est donc de plus en plus. Adieu notre libraire, et revoici la ronde infernale de l'oeuf du serpent qui se mord la queue…

Shakespeare, c'est le type qui a mis en scène Gwyneth dans Shakespeare in love. A moins que ce soit celui qui ait inspiré Léonardo (Di Caprio) dans son Romeo & Juliet, avant qu'il ne sombre dans une mer d'indifférence, noyé par une fiction plus forte que lui. Titanic, on connaissait la fin, et il y avait même un orchestre… Parce que dans son métro, là, notre Gwyneth du troisième millénaire (celle des Red Hot), et son voisin, genre Billancourt post 2000 qui lit Paris-Turf sur son e-book, ils utilisent l'e-book de la manière la plus basique, et c'est ce qui devrait faire son succès, s'il doit être au rendez-vous. Zapping, Deejaying, c'est la fast culture, si possible interactive et reliée au réseau, en téléchargement permanent. J'en connais qui grimpent au plafond, au simple énoncé de ces "mots" inexistants dans un vocabulaire normalement constitué (même Microsoft ne les a pas dans son dico de correction). On oublie trop souvent que notre ami Shakespeare justement a enrichi la langue anglaise de nombreux mots nommant les techniques et innovations de son temps. Le plus souvent, à part le latin et le grec, il s'est inspiré du français, une des langues les plus vivantes du moment. C'était vers la fin des années 1500, il est temps de renouveler, non? Alors n'y a-t-il pas autre chose à proposer? Vous ai-je parlé de l'hypertexte? Normalement, là, on l'a bien préparé, notre cobaye de Billancourt, il clique, il surfe, il lit. Si on ne veut pas qu'il ne charge que ce qu'il connaît déjà, c'est le moment de lui présenter de nouvelles dimensions. Si notre abonné suit le feuilleton, il finira bien par chercher autre chose. Même ses mails l'ennuient, il en reçoit trop… Et s'il lisait ceux des autres… Petite référence au bluemailer du websoap auquel j'ai participé, qui n'échappera pas au lecteur attentif de notre précédent entretien. C'est à mon sens ce type d'application, qui permettra bientôt d'anticiper en matière de développement e-book et apparentés. Ce type d'outil de publication permettra d'organiser les liens de ce qui sortira jour après jour sur un tel réseau: des infos référencées, archivées, avec liens de l'une à l'autre, des choix de textes choisis, liés à d'éventuels titres MP3 lancés dans l'application, liens à des connexions permettant le téléchargement d'oeuvres dans le domaine public, liens à d'éventuels extraits vidéos… Bref un e-book qui serait devenu plutôt "UMTS" et enfin devenu un média à part entière. Notre animateur de réseau pourra à ce moment-là penser à charger une fiction interactive qui contiendrait des liens hypertextes, du type de ceux qui ont été mis en place dans le websoap. Ainsi, le lecteur ou la lectrice, un(e) be(au)(lle) captif(ve), tournera dans le labyrinthe d'une fiction organisée par un auteur ou une équipe d'auteur avec un sentiment de liberté inconnu jusqu'ici. Pas mal de possibilités de ce type de fiction ont été explorées dans le websoap, j'en parle plus longuement dans mon précédent entretien. Je ne citerai ici que les abonnements aux mails des personnages, permettant de suivre ceux qu'on préfère dans la fiction présentée. Liaisons qui prendraient tout naturellement place dans le dispositif e-book plus "UMTS" tel que je le décris plus haut. Si le domaine de la fiction suit le mouvement de la convergence, on peut même imaginer des relais entre les médias… Un websoap écrit en ligne repris sur cet e-book "UMTS", raconté en télé d'une manière… télé, repris en MP3 pour sa partie musicale… Chaque média complétant selon sa spécificité le puzzle de la fiction présentée sur un même support. Il y a un travail passionnant d'exploration à faire, et personne ne semble le faire. Je parlais dans mon dernier entretien d'un projet intitulé Neiges d'Anges, qui est maintenant en ligne dans Les yeux du labyrinthe. Il est lié par hypertexte à d'autres projets. Dans l'un d'eux, Elégance, une griffe de félin, le héros est confronté à un bug de son papier électronique à encre numérique qu'un pirate s'amuse à configurer de manière absurde… S'il s'agit bien là de science-fiction, le papier et l'encre électronique sont déjà sur le marché, de manière un peu rudimentaire. C'est la prochaine étape qui voit déjà le jour, l'après e-book. Décidément l'inventivité s'accélère de plus en plus, doit-on vraiment le regretter?

GUY ANTOINE (New Jersey)

#Créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la culture haïtienne

*Entretien du 22 novembre 1999 (entretien original en anglais)