6.2. Un service complémentaire pour les éditeurs "classiques"
Très vite, des éditeurs "classiques" exploitent les possibilités de l'internet pour faciliter et renforcer leur activité. On prendra ici l'exemple des éditions du Choucas, petit éditeur indépendant basé dans la région d'Annecy (Haute-Savoie).
= L'exemple des éditions du Choucas
En 1992, Nicolas et Suzanne Pewny fondent les éditions du Choucas, spécialisées dans la littérature et les livres d'art. Ils créent leur site web dès novembre 1996. "Lorsque je me suis rendu compte des possibilités que l'internet pouvait nous offrir, je me suis juré que nous aurions un site le plus vite possible, explique Nicolas Pewny en juin 1998. Un petit problème: nous n'avions pas de budget pour le faire réaliser. Alors, au prix d'un grand nombre de nuits sans sommeil, j'ai créé ce site moi-même et l'ai fait référencer (ce n'est pas le plus mince travail). Le site a alors évolué en même temps que mes connaissances (encore relativement modestes) en la matière et s'est agrandi, et il a commencé à être un peu connu même hors de France et d'Europe.
Le changement que l'internet a apporté dans notre vie professionnelle est considérable. Nous sommes une petite maison d'édition installée en province. L'internet nous a fait connaître rapidement sur une échelle que je ne soupçonnais pas. Même les médias 'classiques' nous ont ouvert un peu leurs portes grâce à notre site. Les manuscrits affluent par le courrier électronique. Ainsi nous avons édité deux auteurs québécois. Beaucoup de livres se réalisent (corrections, illustrations, envoi des documents à l'imprimeur) par ce moyen. Dès le début de l'existence du site, nous avons reçu des demandes de pays ou nous ne sommes pas (encore) représentés: Etats-Unis, Japon, Amérique latine, Mexique, malgré notre volonté de ne pas devenir un site commercial mais un site d'information et à connotation culturelle (nous n'avons pas de système de paiement sécurisé, etc., nous avons juste référencé sur une page les libraires qui vendent en ligne). (…) Nous voudrions bien rester aussi peu commercial que possible et augmenter l'interactivité et le contact avec les visiteurs du site. Y réussirons-nous? Nous avons déjà reçu des propositions qui vont dans un sens opposé. Nous les avons mis en veille. Mais si l'évolution va dans ce sens, pourrons-nous résister, ou trouver une voie moyenne? Honnêtement, je n'en sais rien."
Un an après, en juillet 1999, Nicolas Pewny relate: "Tous nos titres récents sont présentés sur le web, on peut contacter nos auteurs, participer à un jeu-concours, consulter le début - parfois le texte intégral - des nouveautés. Le texte intégral? Oui, nous croyons à la survie du livre dans son format classique parallèlement au format électronique. Le livre, ce n'est pas seulement un texte. C'est aussi un objet que l'on aime toucher, montrer, emmener en voyage, prêter… Nous pensons que le fait de pouvoir consulter le texte incite à se procurer le livre (si on a aimé bien sûr). La maintenance et les mises à jour du site, le courrier électronique, etc. sont devenus pour moi une tâche quotidienne s'ajoutant aux autres: mise en page des textes, correction, création des couvertures, rapport avec les auteurs, avec les médias, suivi de la distribution-diffusion, etc. Car comme dans d'autres petites maisons d'édition nous faisons tout nous-mêmes (sauf l'impression). A la suite de la mise en ligne de Corrida, l'exposition virtuelle Lorca-Puig, et plus récemment du site pour la recherche de sponsors pour Mon copain de Pékin, un livre de photographies dédié à Pékin, il semblerait que nous soyons amenés à créer des sites ayant un rapport avec l'art et/ou le livre. (…) Nous avons mis le début de chaque livre en format PDF et pour quelques livres le texte intégral en ligne. Un jeu-concours qui remporte un certain succès a aussi été mis en place. On peut gagner le livre de son choix. Beaucoup de nos visiteurs nous reprochaient de ne pouvoir acheter en ligne sur notre site. Après pas mal d'hésitations nous avons choisi Alapage pour la qualité de son service et pour la fiabilité de leur base de données. Néanmoins la page des librairies en ligne est toujours sur notre site si l'on préfère acheter ailleurs. Nous avons déjà quelques interviews d'auteurs disponibles en RealAudio sur une de nos pages. Nous allons essayer d'en faire d'autres avec de la vidéo. Enfin une alternative du site en DHTML, Javascript, Flash, existe. Nous la mettrons parallèlement en ligne à l'automne (1999)."
Fin 1999, séduit par les Fables pour l'an 2000 de Raymond Godefroy, écrivain-paysan normand, Nicolas Pewny crée la version web de ce recueil. En 2000, les éditions du Choucas lancent plusieurs versions numériques de leurs publications en partenariat avec 00h00.com et Mobipocket.
Mais le bilan des années 1992-2001 est assez lourd: dix ans de travail acharné pour publier une quarantaine de titres à l'enseigne du Choucas et de nombreux autres titres pour des tiers, des revenus sans aucune comparaison avec le travail investi, et enfin le dépôt de bilan de Distique, leur distributeur. En mars 2001, Nicolas et Suzanne Pewny décident de cesser leur activité d'éditeur, tout en condamnant sévèrement l'attitude du ministère de la Culture à l'égard des petits éditeurs indépendants. "Le soutien à la publication, à la distribution, à l'existence du livre me semblent importants, si l'on veut éviter que l'édition, dans le futur, ne soit l'apanage de deux ou trois grands groupes, écrit Nicolas Pewny en juin 2001. (…) Mais je ne regrette pas ces dix années de lutte de satisfactions et de malheurs passés aux éditions du Choucas. J'ai connu des auteurs intéressants dont certains sont devenus des amis… Maintenant je fais des publications et des sites internet pour d'autres. En ce moment pour une ONG (organisation non gouvernementale) internationale caritative; je suis ravi de participer (modestement) à leur activité à but non lucratif. Enfin on ne parle plus de profit ou de manque à gagner, c'est reposant."
6.3. Les éditeurs en ligne francophones
Comme on le verra dans les lignes qui suivent, une place importante est occupée par l'édition en ligne non commerciale. A ceux qui se demandent s'il s'agit là de véritables éditeurs, on rétorquera que le fait de publier des versions numériques de livres publiés en version imprimée par d'autres maisons d'édition ne constitue peut-être pas non plus une véritable activité d'édition. Pourquoi n'y aurait-il pas enfin de la place pour tout le monde: éditeurs commerciaux, éditeurs non commerciaux, éditeurs de versions numériques, etc.? Pourquoi l'édition en ligne devrait-elle dès ses débuts être monopolisée par une seule maison d'édition ayant le réseau de relations nécessaire et le soutien des médias? Et reproduire ainsi le schéma de l'édition traditionnelle, à savoir la difficulté qu'ont les petits éditeurs d'être entendus et diffusés, et tout simplement d'exister face à quelques maisons d'édition ayant pignon sur rue?