Si certains auteurs manifestent un optimisme mesuré, d'autres ne se font pas d'illusion. "L'internet va me permettre de me passer des intermédiaires: compagnies de disques, éditeurs, distributeurs, écrit Jean-Paul, écrivain et musicien. Il va surtout me permettre de formaliser ce que j'ai dans la tête (et ailleurs) et dont l'imprimé (la micro-édition, en fait) ne me permettait de donner qu'une approximation. Puis les intermédiaires prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l'herbe est plus verte…"

= Un pari en cours: l'édition de la littérature hypertexte et hypermédia

"La lucidité nous a ouvert les yeux sur quoi: un écran, constate Lucie de Boutiny, auteur multimédia. Dans ce rectangle lumineux des lettres. Depuis l'archaïque minitel si décevant en matière de création télématique, c'est bien la première fois que, via le web, dans une civilisation de l'image, l'on voit de l'écrit partout présent 24 h /24, 7 jours /7. Je suis d'avis que si l'on réconcilie le texte avec l'image, l'écrit avec l'écran, le verbe se fera plus éloquent, le goût pour la langue plus raffiné et communément partagé. Faudra-t-il s'en justifier encore longtemps devant les éditeurs en papier mâché qui ont des idées de parchemin fripé? Faut-il les consoler en leur précisant que la fabrique de littérature numérique emprunte les recettes de la littérature traditionnelle (y compris celle écrite avec la voix, ou transmise sur des tablettes, voire enregistrée sur des papyrus, etc.) et pas seulement. Bref, il serait temps de rafraîchir cette bonne vieille littérature franco-française en phase d'épuisement. Ce n'est pas si grave, notre patrimoine nous sauve mais voilà la drôle de 'mission' dont il convient de s'acquitter - ceci dit, les sermons, les positions qui risquent de se sanctifier en postures, les bonnes résolutions moralisantes, je m'en tape, mais pour le coup, j'y cède -, ou alors il faut s'arrêter de se plaindre de la désacralisation du livre comme vecteur de la connaissance et de la culture, de la désertion des lecteurs, de l'illettrisme rampant, de la tristesse désuète si austère du peuple des écrivains, de leur isolement subi, de la pauvreté des moyens financiers qu'on leur accorde, et cela face à une industrialisation concentrationnaire de l'édition qui assomme le livre à coups de pilon, etc."

Encore balbutiante, l'édition d'oeuvres de fiction hypertextuelle cherche sa voie. "L'HTX (littérature hypertextuelle, ndlr) qui passe par le savoir-faire technologique rapproche donc le techno-écrivain du scénariste, du BD dessinateur, du plasticien, du réalisateur de cinéma, quelles en sont les conséquences au niveau éditorial? Faut-il prévoir un budget de production en amont? Qui est l'auteur multimédia? Qu'en est-il des droits d'auteur? Va-t-on conserver le copyright à la française? L'HTX sera publiée par des éditeurs papier ayant un département multimédia? De nouveaux éditeurs vont émerger et ils feront un métier proche de la production? Est-ce que nous n'allons pas assister à un nouveau type d'oeuvre collective? Bientôt le sampling littéraire protégé par le copyleft?"

= Un pari à venir: l'édition de documentaires hypertextes et hypermédias

Pour les documentaires aussi, il est grand temps d'utiliser les nouvelles formes d'écriture et de lecture autorisées par le lien hypertexte et hypermédia, comme c'est déjà le cas depuis quelques années dans le domaine de la fiction. Pourquoi les auteurs de documentaires n'exploiteraient-ils pas eux aussi les possibilités offertes par l'hyperlien, en permettant ainsi au lecteur toutes sortes de cheminements, linéaires, non linéaires, par thèmes, etc.? C'est la démarche qui est tentée dans le livre que vous êtes en train de lire.

Outre plusieurs possibilités de lecture, le documentaire hypertexte offre de nombreux avantages par rapport au documentaire imprimé. Un simple lien permet d'accéder aux sites web mentionnés, ainsi qu'au texte intégral des documents cités et des références bibliographiques. Les erreurs peuvent aussitôt être corrigées. Le livre peut être régulièrement actualisé (ajouts en fonction de l'actualité, derniers chiffres et statistiques, etc.).

Ces horripilants index en fin d'ouvrage - mais combien pratiques, au moins quand ils existent - sont remplacés par la fonction "recherche" sur une page donnée ou par un moteur de recherche pour l'ensemble du site (en installant celui de Google par exemple). Un index peut toujours être envisagé, mais considérablement allégé, et principalement pour répertorier les concepts et notions. Pour prendre un exemple, dans l'index de ce livre, pour "livre numérique", on a quelques renvois aux chapitres et sous-chapitres, alors qu'un moteur de recherche donnerait une liste impressionnante de réponses, le terme revenant à longueur de page. L'index offre donc un service complémentaire.

Il reste à inventer un nouveau type de maison d'édition proposant des livres web, avec une infrastructure permettant leur actualisation immédiate et constante par FTP. Si ceci vaut pour tous les sujets, cela paraît d'autant plus indispensable pour les nouvelles technologies et l'internet. La place des livres traitant du web n'est-elle pas sur le web? L'auteur pourrait choisir de mettre son livre en consultation payante ou gratuite. La question du droit d'auteur serait également entièrement à revoir, ce qui ne serait sûrement pas un mal. Paiement à la source, paiement à la consultation? Et comment l'éditeur serait-il rémunéré? Quant aux versions imprimées, globales ou partielles, elles pourraient être faites à la demande, comme c'est déjà le cas chez plusieurs éditeurs de livres "classiques".

Quant au documentaire hypermédia, il permettrait d'inclure des images animées, de la musique et des vidéos. Ceci dans un deuxième temps peut-être. En France par exemple, seule 6% de la population dispose pour le moment de l'internet à débit rapide, un élément statistique que les créateurs et webmestres oublient trop souvent de prendre en considération. Pour le moment, si on crée des oeuvres hypermédias pour qu'elles soient lues ou consultées, il est préférable de proposer deux versions, une "lourde" pour les 6% qui ont l'internet par câble et DSL, et une "légère" pour les 94% qui ont une connexion "standard". La remarque vaut aussi pour la littérature hypermédia et plus généralement pour n'importe quel site professionnel. Si les créateurs et webmestres tiennent absolument à ne proposer qu'une version "lourde", en pariant sur l'avenir, ils pourraient au moins aller tester leur site de temps à autre à partir d'une connexion "standard" (avec le risque d'être surpris, sinon horrifiés par ce que le lecteur "standard" doit endurer), ceci pendant encore deux ou trois ans (?), avant que le World Wide Wait ne soit plus qu'un mauvais souvenir.