En fait, il n'est peut-être pas très opportun d'opposer bibliothèque traditionnelle et bibliothèque numérique. Nombre de bibliothèques numériques sont créées par des bibliothèques traditionnelles à partir de leurs propres fonds. Grâce à quoi la consultation de ces fonds devient facile. Ce qui n'était pas le cas jusque-là, pour des raisons diverses: souci de conservation des documents rares et fragiles, heures d'ouverture réduites, nombreux formulaires à remplir, longs délais de communication, pénurie de personnel. Autant de barrières à franchir qui demandaient souvent au lecteur une patience à toute épreuve et une détermination hors du commun pour arriver jusqu'au document. A présent, si on tient absolument à consulter l'original, on le fait en connaissance de cause, après avoir "feuilleté" le fac-similé numérique sur le web.
Autre élément à prendre en compte, la bibliothèque numérique peut enfin rendre comptatibles deux objectifs qui ne l'étaient guère, à savoir la conservation des documents et leur prêt. Dorénavant le document ne quitte son rayonnage qu'une seule fois pour être scanné, et le grand public y a facilement accès.
Un exemple parmi d'autres: depuis décembre 2000, le site web de la Bibliothèque municipale de Lyon donne accès à la plus importante collection française d'enluminures médiévales, à savoir 12.000 images scannées dans 457 documents appartenant à la bibliothèque: manuscrits allant du 5e au 16e siècle, incunables ou livres de la Renaissance. Les documents sont à dominante religieuse (bibles, missels, bréviaires, pontificaux, livres d'heures, droit canon) ou profane (philosophie, histoire, littérature, sciences, etc.). Les images qui ont été numérisées - plusieurs centaines pour certains documents - sont les peintures en pleine page et les miniatures, ainsi que les initiales ornées et les décors des marges.
Autre exemple significatif, depuis novembre 2000, la version numérique de la Bible de Gutenberg, premier ouvrage à avoir jamais été imprimé, est en accès libre sur le site de la British Library. Cette Bible date de 1454-1455, et elle aurait été imprimée par Gutenberg en 180 exemplaires dans son atelier de Mayence (Allemagne). 48 exemplaires, dont certains incomplets, existeraient toujours. La British Library en possède deux versions complètes, et une partielle. En mars 2000, dix chercheurs et experts techniques de l'Université Keio de Tokyo et de NTT (Nippon Telegraph and Telephone Communications) sont venus travailler sur place pendant deux semaines pour numériser ces deux Bibles, légèrement différentes, à l'aide de matériels hautement sophistiqués.
La bibliothèque numérique menace-t-elle pour autant la bibliothèque traditionnelle? Il y a quelques années, sur leur site web, alors que l'internet en était encore à ses débuts, plusieurs grandes bibliothèques insistaient sur la nécessité de garder son importance à la communication physique des imprimés, manuscrits, partitions musicales, bandes sonores, etc., tout en affirmant avoir conscience de la nécessité du développement parallèle des documents numériques. Ce type de commentaires a disparu. Les rôles respectifs des bibliothèques traditionnelles et des bibliothèques numériques semblent assez clairs maintenant.
Les bibliothèques nationales et autres grandes bibliothèques de conservation ont pour mission de préserver un patrimoine pluricentenaire - manuscrits, incunables, livres imprimés, collections de journaux, partitions musicales, gravures, images, photos, films, documents électroniques, etc. - accumulé au fil des siècles grâce au dépôt légal. Si le fait de disposer de supports numériques favorise à la fois la conservation et la communication, il faut bien un endroit pour stocker les documents physiques originaux, à commencer par les Bibles de Gutenberg.
Les bibliothèques publiques ne semblent pas près de disparaître non plus. A l'heure actuelle, malgré l'engouement suscité par le livre électronique, pratiquement personne n'est prêt à lire Zola ou Proust à l'écran. Mais c'est peut-être une question de génération. Et la mise sur le marché d'un livre électronique bon marché, suivi du papier électronique dans quelques années, risque de changer bien des choses.
Pour les bibliothèques spécialisées, par contre, le changement est nettement plus radical. Dans nombre de domaines où l'information la plus récente est primordiale, on s'interroge maintenant sur l'utilité d'aligner des documents imprimés sur des rayonnages, alors qu'il est tellement plus pratique de rassembler, stocker, archiver, organiser, cataloguer et diffuser des documents électroniques, et de les imprimer seulement à la demande.
L'avenir sera-t-il les bases de données numériques décrites dans les dernières pages de Chaos et cyberculture (éditions du Lézard, 1997) de Timothy Leary, philosophe et visionnaire? "Toute l'information du monde est à l'intérieur. Et grâce au cyberespace, tout le monde peut y avoir accès. Tous les signaux humains contenus jusque-là dans les livres ont été numérisés. Ils sont enregistrés et disponibles dans ces banques de données, sans compter tous les tableaux, tous les films, toutes les émissions de télé, tout, absolument tout." Reste à savoir si la consultation sera gratuite ou payante.