Les jours du papier sont-ils comptés? "Je pense sincèrement que l'usage du papier devrait fortement régresser dans les dix à quinze ans qui viennent, grâce à toutes les techniques de rédaction, de lecture, et de communication numérique. Et cela aura un impact positif sur les forêts! Cela ne signifie pas qu'il disparaîtra, notamment si on parvient à réaliser des hybrides papier / numérique, grâce à des techniques telles que l'encre électronique. Mais il se peut dans ce cas qu'il soit concurrencé par d'autres types de matières souples présentant des qualités de robustesse et d'agrément tactile équivalente ou supérieure."
Olivier Pujol, PDG de la société Cytale et promoteur du Cybook, livre électronique: "Les jours du papier ne sont pas comptés. Le support papier est parfaitement adapté à certains usages: la lecture numérique sur ordinateur n'est pas pratique, et ce pour de nombreuses raisons. Elle ne s'est d'ailleurs pas développée du tout depuis dix ans. Par ailleurs, le papier n'est pas seulement un support 'obligé'. C'est également un matériau noble, agréable, avec des qualités propres (toucher, odeur, flexibilité) qui font que son usage n'est en rien menacé (il s'impose même parfois dans des secteurs inattendus comme la confection!). Le livre électronique, permettant la lecture numérique, ne concurrence pas le papier. C'est un complément de lecture, qui ouvre de nouvelles perspectives pour la diffusion de l'écrit et des oeuvres mêlant le mot et d'autres médias (image, son, image animée…). Les projections montrent une stabilité de l'usage du papier pour la lecture, mais une croissance de l'industrie de l'édition, tirée par la lecture numérique, et le livre électronique (de la même façon que la musique numérique a permis aux mélomanes d'accéder plus facilement à la musique, la lecture numérique supprime, pour les jeunes générations commme pour les autres, beaucoup de freins à l'accès à l'écrit)."
Pierre Schweitzer, concepteur d'@folio, support numérique de lecture nomade, utilise-t-il encore beaucoup de documents imprimés? "Oui, encore trop. J'ai renoncé au papier de mon agenda depuis le début de l'année (2001). Ça ne se passe pas trop mal. L'organiseur de poche est un substitut du papier pour ce qu'il y a de plus primitif dans l'écriture: tenir des listes. Efficace. Jack Goody m'a fait voir ça cet été dans La raison graphique (éditions de Minuit, 1978, ndlr), un bouquin écrit à la fin des années 70! Et puis j'aime bien emprunter mes livres en bibliothèque. Ça consomme aussi moins de papier! J'y lis volontiers mes livres: les salles de lecture, leur silence, leur lumière sont des havres de sérénité dans la fureur des villes. Avec le web et internet, le pronostic sur la consommation de papier est incertain. D'un côté, la logique du réseau et la dématérialisation des supports, e-mail, documents à jour exclusivement en ligne, leur accessibilité à distance, le déclin de la paperasse, etc. Mais d'un autre côté, il y a le besoin trivial d'imprimer pour lire. Parce que la lecture s'accomode assez mal du nez collé sur un tube cathodique. Avec ou sans papier, l'évolution de la lecture est une chose remarquable avec internet. Même les radios et les télés qui s'installent sur le web donnent des contenus à lire et des espaces pour écrire. L'air de rien, c'est une sacrée innovation."
Les jours du papier sont-ils comptés? "Fabriquer une encyclopédie nécessitait, il y a peu, des dizaines de kilos de papier, des kilos d'encre. Aujourd'hui, ça tient sur une galette optique de 15 grammes et coûte environ 10 fois moins cher que l''ancien modèle' en papier. Un stick de mémoire flash (pour la photo numérique, du MP3 ou @folio) pèse 2 grammes et contient aujourd'hui jusqu'à 120 millions de caractères, l'équivalent de 5 volumes Petit Robert, soit 10 kilos de papier environ… et contrairement au papier, le stick est réinscriptible à l'infini, c'est mieux qu'un palimpseste ;-) Mais il y a plus de papier dans le secteur de l'emballage que dans celui de l'édition (journaux, livres) et le développement du e-commerce ne réduira pas les besoins d'emballage. L'atelier Design de l'Ecole d'architecture de Strasbourg a produit l'an dernier un superbe projet de mobilier urbain, un totem à l'échelle du quartier, hors gel, qui fonctionne comme une poste automatique, ouverte 7 jours/7 et 24 heures/24, où l'on vient retirer ses paquets, muni d'un code d'accès envoyé par e-mail."
14. LA MULTIPLICITE DES LANGUES: BARRIERE OU RICHESSE?
[Dans ce chapitre:]
[14.1. D'anglophone, l'internet est devenu multilingue // 14.2. Les impératifs sont d'abord économiques // 14.3. L'anglais reste "la" langue internationale d'échange // 14.4. Qu'en est-il du français? // 14.5. Communication et échanges culturels // 14.6. Le réseau au service des langues minoritaires // 14.7. Des outils pour passer d'une langue à l'autre]
14.1. D'anglophone, l'internet est devenu multilingue
A l'origine, les ordinateurs ne pouvaient "lire" que des systèmes d'écriture pouvant être traduits en ASCII (American standard code for information interchange), un standard minimal de 128 caractères alphanumériques utilisé pour les échanges d'information. Binaire, le code ASCII de chaque lettre est composé de sept bits (A=1000001, B=1000010, etc.). L'ASCII permet uniquement la lecture de l'anglais, à savoir 26 lettres sans accent, auxquelles s'ajoutent les signes de ponctuation, les symboles techniques, etc. Ce système de codage ne peut donc pas reconnaître les lettres avec accents présentes dans bon nombre de langues européennes, et à plus forte raison les systèmes non alphabétiques (chinois, japonais, coréen, etc.).
Ceci ne pose pas de problème majeur tant que l'internet, anglophone à plus de 90%, est utilisé essentiellement en Amérique du Nord. "L'internet a vraiment décollé aux Etats-Unis à cause d'un concept révolutionnaire: une langue unique - l'anglais, explique Jacques Gauchey, journaliste dans la Silicon Valley. Le mouvement 'politically correct' pour l'enseignement obligatoire multi-linguistique dans les écoles américaines et le respect des différentes sous-cultures est un désastre pour l'avenir de ce pays (comme il l'est déjà en Europe). Aux individus de décider, chez eux, s'ils veulent apprendre une autre langue." C'est aussi l'avis de Jacques Pataillot, conseiller en management à Paris chez Cap Gemini Ernst & Young: "Peu de chances, à mon avis, de voir un internet multilingue. Malheureusement le poids de l'anglais est trop fort, et la duplication des textes/informations n'est pas réaliste."