14.2. Les impératifs sont d'abord économiques

Les impératifs sont d'abord économiques, comme le souligne Paul Treanor, qui gère une section sur l'avenir des langues en Europe. "La politique actuelle de l'Union européenne prétend être neutre, mais en fait elle soutient le développement de l'anglais comme langue de contact pour communiquer. (…) Le multilinguisme futur de l'internet est déterminé par les forces du marché. A présent il n'existe pas de volonté politique d'imposer le multilinguisme. Le fait d'avoir des informations dans plusieurs langues correspond à un intérêt commercial, au moins pour l'Europe. Par contre, pour les différentes langues de l'Afrique, il n'existe pas de potentiel économique."

De l'avis de Guy Bertrand, directeur scientifique du CEVEIL (Centre d'expertise et de veille inforoutes et langues, Québec), "le commerce électronique international s'est beaucoup développé depuis 1998 et les vendeurs veulent de plus en plus communiquer dans les langues préférées par les acheteurs, ce qui augmentera encore le caractère multilingue du web."

Basé à la fois à San Francisco et à Paris, Bill Dunlap est spécialiste du marketing en ligne et du commerce électronique international. "Il y a très peu d'Américains des Etats-Unis qui sont intéressés de communiquer dans plusieurs langues, explique-t-il. Pour la plupart, ils pensent encore que le monde entier parle anglais. Par contre, en Europe, les pays sont petits, si bien que, depuis des siècles, une perspective internationale est nécessaire." Dans cette optique, il a fondé Global Reach, une méthode permettant aux sociétés d'étendre leur présence sur l'internet en leur donnant une audience internationale, grâce à la traduction de leur site web dans d'autres langues, la promotion active de leur site et l'accroissement de la fréquentation locale par des campagnes promotionnelles.

"Depuis 1981, début de mon activité professionnelle, j'ai été impliqué dans la venue de sociétés américaines en Europe, raconte-t-il. Ceci est pour beaucoup un problème de langue, puisque leurs informations commerciales doivent être disponibles dans les langues européennes pour être prises en compte ici, en Europe. Comme le web est devenu populaire en 1995, j'ai donné à ces activités une dimension 'en ligne', et j'en suis venu à promouvoir le cybercommerce européen auprès de mes compatriotes américains. Promouvoir un site est aussi important que de le créer, sinon plus. On doit être préparé à utiliser au moins autant de temps et d'argent à promouvoir son site qu'on en a passé à l'origine à le créer. Le programme Global Reach permet de promouvoir un site dans des pays non anglophones, afin d'atteindre une clientèle plus large… et davantage de ventes. Une société a de nombreuses bonnes raisons de considérer sérieusement le marché international. Global Reach est pour elle le moyen d'étendre son site web à de nombreux pays, de le présenter à des visiteurs en ligne dans leur propre langue, et d'atteindre le réseau de commerce en ligne présent dans ces pays. Une fois que la page d'accueil d'un site est disponible en plusieurs langues, l'étape suivante est le développement du contenu dans chaque langue. Un webmestre notera quelles langues attirent plus de visiteurs (et donc plus de ventes) que d'autres. Ce seront donc dans ces langues que débutera une campagne de promotion multilingue sur le web. Parallèlement, il est toujours bon de continuer à augmenter le nombre de langues dans lesquelles un site web est disponible. Au début, seule la page d'accueil traduite en plusieurs langues suffit, mais ensuite il est souhaitable de développer un véritable secteur pour chaque langue."

Selon Peter Raggett, directeur du centre de documentation de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), "il appartient aux organisations et sociétés européennes d'offrir des sites web si possible en trois ou quatre langues. A l'heure de la mondialisation et du commerce électronique, les sociétés ont un marché potentiel sur plusieurs pays à la fois. Permettre aux francophones, germanophones ou japonais de consulter un site web aussi facilement que les anglophones donnera une plus grande compétitivité à une firme donnée."

14.3. L'anglais reste "la" langue internationale d'échange

Malgré tout, si le nombre des utilisateurs non anglophones (52,5% en été 2001) dépasse maintenant celui des utilisateurs anglophones (47,5%), la proportion des sites web en anglais reste encore très élevée. State of the Internet 2000, une étude menée par l'ITTA (International Technology and Trade Associates) pour l'USIC (United States Internet Council), donne le pourcentage de 78%, et de 96% pour les sites de commerce électronique.

"Cette suprématie n'est pas un mal en soi, dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement statistiques (plus de PC par habitant, plus de locuteurs de cette langue, etc.), explique Marcel Grangier, responsable de la section française des services linguistiques centraux de l'Administration fédérale suisse. La riposte n'est pas de 'lutter contre l'anglais' et encore moins de s'en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les sites en d'autres langues. Notons qu'en qualité de service de traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites eux-mêmes. La multiplication des langues présentes sur internet est inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels. Pour que ces échanges prennent place dans un environnement optimal, il convient encore de développer les outils qui amélioreront la compatibilité. La gestion complète des diacritiques ne constitue qu'un exemple de ce qui peut encore être entrepris."

Pierre François Gagnon, créateur d'Editel, maison d'édition francophone en ligne: "Je pense que, si les diverses langues de la planète vont occuper chacune le net en proportion de leur poids démographique respectif, la nécessité d'une langue véhiculaire unique se fera sentir comme jamais auparavant, ce qui ne fera qu'assurer davantage encore la suprématie planétaire de l'anglais, ne serait-ce que du fait qu'il a été adopté définitivement par l'Inde et la Chine. Or la marche de l'histoire n'est pas plus comprimable dans le dé à coudre d'une quelconque équation mathématique que le marché des options en bourse!"