Il est vrai que le multilinguisme progresse à pas de géant et que toutes les langues sont désormais représentées sur le web. Les progrès sont énormes depuis 1998. Mais nombreux sont ceux qui sont unilingues, et ceci vaut pour toutes les communautés linguistiques. Miriam Mellman, qui habite San Francisco, ne parle que l'anglais. "Internet est planétaire, il est donc important qu'il soit multilingue, déclare-t-elle. Ce serait formidable que des gens paresseux comme moi puissent disposer de programmes de traduction instantanée. Même si je décide d'apprendre une autre langue que l'anglais, il en existe bien d'autres, et ceci rendrait la communication plus facile. Je ne sais pas si un tel programme est techniquement possible, mais il serait très pratique."

La demande ne vient pas seulement des unilingues, mais aussi de ceux qui parlent deux ou plusieurs langues. Le numérique en général et le web en particulier leur ouvrent à tous des perspectives sans précédent, et ils aimeraient bénéficier de cette manne multilingue en ayant accès aux langues qu'ils ne connaissent pas. "Je suis de langue française, raconte Gérard Fourestier, créateur de Rubriques à Bac. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'arabe, mais je suis encore loin du compte quand je surfe dans tous les coins de la planète. Il serait dommage que les plus nombreux ou les plus puissants soient les seuls qui 's'affichent' et, pour ce qui est des logiciels de traduction, il y a encore largement à faire."

Chercheur en traduction automatique et coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human Language Technologies), Steven Krauwer suggère les solutions suivantes: "en ce qui concerne l'auteur, une meilleure formation des auteurs de sites web pour exploiter les combinaisons de modalités possibles afin d'améliorer la communication par-delà les barrières des langues (et pas seulement par un vernis superficiel); en ce qui concerne l'usager, des logiciels de traduction de type AltaVista Translation, dont la qualité n'est pas frappante, mais qui a le mérite d'exister; en ce qui concerne le navigateur, des logiciels de traduction intégrée, particulièrement pour les langues non dominantes, et des dictionnaires intégrés plus rapides."

Luc Dall'Armellina, co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures multimédias: "La traduction simultanée (proposée par AltaVista par exemple) ou les versions multilingues d'un même contenu me semblent aujourd'hui les meilleures réponses au danger de pensée unique que représenterait une seule langue d'échange. Peut-être appartient-il aux éditeurs des systèmes d'exploitation (ou de navigateurs?) de proposer des solutions de traduction partielle, avec toutes les limites connues des systèmes automatiques de traduction…"

Pierre Magnenat, responsable de la cellule "gestion et prospective" du centre informatique de l'Université de Lausanne: "La seule solution que je vois serait qu'un effort majeur et global soit entrepris pour développer des traducteurs automatiques. Je ne pense pas qu'une quelconque incitation ou autre quota pourrait empêcher la domination totale de l'anglais. Cet effort pourrait - et devrait - être initié au niveau des états, et disposer des moyens suffisants pour aboutir."

Les logiciels de traduction automatique ne sont pas encore satisfaisants (voir 15), et la gestion de sites web multilingues demande beaucoup d'argent. La seule solution à court terme semble résider dans le développement des moteurs de recherche multilingues.

Il importe aussi d'avoir à l'esprit l'ensemble des langues et pas seulement les langues dominantes, comme le souligne Pierre-Noël Favennec, expert à la direction scientifique de France Télécom R&D: "Les recherches sur la traduction automatique devraient permettre une traduction automatique dans les langues souhaitées, mais avec des applications pour toutes les langues et non les seules dominantes (ex: diffusion de documents en japonais, si l'émetteur est de langue japonaise, et lecture en breton, si le récepteur est de langue bretonne…). Il y a donc beaucoup de travaux à faire dans la direction de la traduction automatique et écrite de toutes les langues."

Mais ces logiciels sont-ils une solution? Nicolas Pewny, fondateur des éditions du Choucas, rappelle que "chaque langue possède son génie propre. La difficulté, c'est de ne pas le perdre en route". C'est aussi l'avis de Guy Antoine, créateur du site Windows on Haiti: "Je n'ai pas grande confiance dans les outils de traduction automatique qui, s'ils traduisent les mots et les expressions, ne peuvent guère traduire l'âme d'un peuple."

Ces logiciels ne seront eux-mêmes qu'une étape. L'étape suivante devrait être la traduction instantanée. Alex Andrachmes, producteur audiovisuel et écrivain, attend "les fameuses traductions simultanées en direct-live… On nous les annonce avec les nouveaux processeurs ultra-puissants, mais on nous les annonçait déjà pour cette génération-ci de processeurs. Alors, le genre: vous/réservé/avion/de le/november 17-2000… Non merci. Plus tard peut-être."

"Quand la qualité des logiciels sera suffisante pour que les gens puissent discuter sur le web en temps réel dans différentes langues, nous verrons tout un monde s'ouvrir à nous, écrit Tim McKenna, écrivain et philosophe. Les scientifiques, les hommes politiques, les hommes d'affaires et bien d'autres groupes seront à même de communiquer immédiatement entre eux sans l'intermédiaire de médiateurs ou traducteurs."