Xavier Malbreil, auteur hypermédia, est plus optimiste. "Concernant l’avenir de l’internet, je le crois illimité, explique-t-il en mars 2001. Il ne faut pas confondre les gamelles que se prennent certaines start-up trop gourmandes, ou dont l’objectif était mal défini, et la réalité du net. Mettre des gens éloignés en contact, leur permettre d’interagir, et que chacun, s’il le désire, devienne son propre fournisseur de contenu, c’est une révolution dont nous n’avons pas encore pris toute la mesure."
Cet optimisme est partagé par Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa, interviewé à la même date: "Cet outil fabuleux qu’est le web peut accélérer les échanges entre les êtres, permettant des collaborations à distance et un épanouissement culturel sans précédent. Mais cet espace est encore fragile. (…) Il existe cependant des signes encourageants, notamment dans le développement des liaisons de personne à personne et surtout dans l’immense effort accompli par des millions d’internautes partout au monde pour en faire une zone riche et vivante."
= La convergence multimédia
L’industrie du livre subit le contrecoup de ce qu’on appelle la convergence multimédia. Celle-ci peut être définie comme la convergence des secteurs de l’informatique, du téléphone, de la radio et de la télévision dans une industrie de la communication et de la distribution utilisant les mêmes autoroutes de l’information. Cette convergence entraîne l’unification progressive des secteurs liés à l’information (imprimerie, édition, presse, conception graphique, enregistrements sonores, films, etc.). Ces secteurs utilisent désormais les mêmes techniques de numérisation pour le traitement du texte, du son et de l’image alors que, par le passé, ce traitement était assuré par divers procédés sur des supports différents (papier pour l’écriture, bande magnétique pour la musique, celluloïd pour le cinéma).
La numérisation permettant désormais de créer, enregistrer, stocker, combiner, rechercher et transmettre des données de manière simple et rapide, le processus matériel de production s’en trouve considérablement accéléré. Si, dans certains secteurs, ce nouveau type de production entraîne de nouveaux emplois, par exemple ceux liés à la production audio-visuelle, d’autres secteurs sont soumis à d’inquiétantes restructurations. La convergence multimédia a aussi d’autres revers, à savoir des contrats occasionnels et précaires pour les salariés, l’absence de syndicats pour les télétravailleurs, le droit d’auteur souvent mis à mal pour les auteurs, etc. Et, à l’exception du droit d’auteur, étant donné l’enjeu financier qu’il représente, il est rare que ces problèmes fassent la Une des journaux.
Si les débats relatifs au droit d’auteur sur l’internet ont été vifs ces dernières années, Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, ramène ce débat aux vrais problèmes. "Le débat sur le droit d’auteur sur le web me semble assez proche sur le fond de ce qu’il est dans les autres domaines où le droit d’auteur s’exerce, ou devrait s’exercer, écrit-il en mars 2001. Le producteur est en position de force par rapport à l’auteur dans pratiquement tous les cas de figure. Les pirates, voire la simple diffusion libre, ne menacent vraiment directement que les producteurs. Les auteurs ne sont menacés que par ricochet. Il est possible que l’on puisse légiférer sur la question, au moins en France où les corporations se revendiquant de l’exception culturelle sont actives et résistent encore un peu aux Américains, mais le mal est plus profond. En effet, en France comme ailleurs, les auteurs étaient toujours les derniers et les plus mal payés avant l’apparition d’internet, on constate qu’ils continuent d’être les derniers et les plus mal payés depuis. Il me semble nécessaire que l’on règle d’abord la question du respect des droits d’auteur en amont d’internet. Déjà dans le cadre général de l’édition ou du spectacle vivant, les sociétés d’auteurs - SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), SGDL (Société des gens de lettres), SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), etc. - faillissent dès lors que l’on sort de la routine ou du vedettariat, ou dès que les producteurs abusent de leur position de force, ou tout simplement ne payent pas les auteurs, ce qui est très fréquent."
Par ailleurs, de nombreux auteurs et créateurs sont soucieux de respecter la vocation première du web, créé pour être un réseau de communication et de diffusion à l’échelon mondial. De ce fait les adeptes du copyleft sont donc de plus en plus nombreux. Conçu à l’origine pour les logiciels, formalisé par la GNU General Public License (GPL) et étendu ensuite à toute œuvre de création, le copyleft contient la déclaration normale du copyright affirmant la propriété et l’identification de l’auteur. Son originalité est de donner au lecteur le droit de librement redistribuer le document et de le modifier. Le lecteur s’engage toutefois à ne revendiquer ni le travail original, ni les changements effectués par d’autres. De plus, tous les travaux dérivés de l’oeuvre originale sont eux-mêmes soumis au copyleft.
= La nouvelle économie
Facteur inquiétant lié à la nouvelle économie, les conditions de travail laissent parfois fort à désirer. Pour ne prendre que l’exemple le plus connu, en 2000, la librairie en ligne Amazon.com ne fait plus seulement la Une pour son modèle économique, mais aussi pour les conditions de travail de son personnel. Malgré la discrétion d’Amazon.com sur le sujet et les courriers internes adressés aux salariés sur l’inutilité des syndicats au sein de l’entreprise, les problèmes commencent à filtrer. Ils attirent l’attention de l’organisation internationale Prewitt Organizing Fund et du syndicat français SUD PTT Loire Atlantique (SUD signifiant: solidaires unitaires démocratiques, et PTT signifiant à l’origine: poste, télégraphe et téléphone, et couvrant maintenant la Poste et France Télécom). En novembre 2000, les deux organismes débutent une action de sensibilisation commune auprès du personnel d’Amazon France pour les inciter à demander de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés. Des représentants des deux organisations rencontrent une cinquantaine de salariés du centre de distribution de Boigny-sur-Bionne, situé dans la banlieue d’Orléans (au sud de Paris). Dans le communiqué qui suit cette rencontre, SUD PTT dénonce chez Amazon France "des conditions de travail dégradées, la flexibilité des horaires, le recours aux contrats précaires dans les périodes de flux, des salaires au rabais, et des garanties sociales minimales". Le Prewitt Organizing Fund mène ensuite une action similaire dans les filiales d’Amazon en Allemagne et en Grande-Bretagne.
Les problèmes auxquels la nouvelle économie est confrontée depuis la fin 2000 n’arrangent rien. On assiste à l’effondrement des valeurs internet en bourse. De plus, alors qu’elles représentent souvent la principale source de revenus des sociétés internet, les recettes publicitaires sont moins importantes que prévu. Dans tous les secteurs, y compris l’industrie du livre, le ralentissement de l’économie entraîne la fermeture d’entreprises ou bien le licenciement d’une partie de leur personnel. C’est le cas par exemple de Britannica.com en 2000, d’Amazon.com et BOL.fr en 2001, de Cytale, Vivendi et Bertelsmann en 2002, et de Gemstar en 2003.