Russon Wooldridge est professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto et créateur de ressources littéraires librement accessibles en ligne. En mai 2000, il fonde le Net des études françaises (NEF), suite au colloque qu'il organise pour un groupe de francophones (Colloque international sur les études françaises favorisées par les nouvelles technologies d'information et de communication, Toronto, mai 2000). Le Net des études françaises se veut d'une part "un filet trouvé qui ne capte que des morceaux choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux", d'autre part un réseau dont les "auteurs sont des personnes oeuvrant dans le champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs produits avec autrui".

Le 9 mars 2003, Russon Wooldridge écrit:

"D'abord, qu'est-ce que le livre? C'est toujours, dans l'esprit des gens comme dans l'usage de la langue, un objet plus ou moins portable fait d'un ensemble de feuillets de papier reliés. Du point de vue historique c'est le codex de papyrus, de parchemin ou de papier connu depuis deux millénaires. Le livre contient un texte dont la lecture se fait linéairement de manière suivie et dont la maîtrise peut s'aider d'une lecture linéaire ponctuelle ou d'une lecture verticale permises par l'éventuelle structuration donnée par une table des matières ou un index. (Voir à ce sujet Alberto Manguel, A History of Reading, 1996.)

Le livre numérique serait une version électronique du contenu du codex sans son contenant. On doit distinguer deux types de livres numériques: ceux qui retiennent l'image du codex - il s'agit des livres en 'portable document format' (pdf), par exemple - et ceux qui profitent du médium informatique pour en permettre lectures linéaires et verticales - il s'agit alors, pour ce qui est du World Wide Web, des formats 'hypertext markup language' (html) ou 'text only' (txt).

Comment se prononcer sur l'avenir du livre numérique? Faisons une première constatation sur le degré d'acceptation des nouvelles technologies. Si l'expression un téléphone portable s'est très vite abrégée en un portable, c'est que cet appareil permet à son usager de téléphoner à tout moment et en tout lieu. Jusqu'ici l'expression un livre numérique ne s'est pas, du moins pas encore, abrégée en *un numérique. Le substantif numérique n'a toujours que le sens 'ce qui relève du domaine numérique' et ne s'emploie qu'avec l'article défini: le numérique. Quand je voyage dans le métro, dans un tramway, un autobus, un train ou un avion, je vois autour de moi des gens qui dorment, qui sont plongés dans leurs pensées, qui conversent ou qui lisent. Certains lisent un journal ou un magazine, beaucoup lisent un livre en papier. Aucun ne lit un livre numérique. Bien que le monde du livre ait été modifié par les forces du marché et les effets des développements technologiques, les grandes librairies du type Indigo ou Chapters attirent un grand nombre de personnes de tout âge et de tous les goûts, que l'on y voit lisant un livre papier confortablement installés dans des fauteuils ou assis dans la section café à discuter littérature, cuisine ou jardinage. Le prix de £16.99 (27 euros/dollars, ndlr) et les 768 pages du dernier Harry Potter, qui doit sortir en librairie le 21 juin 2003, n'ont pas nui aux précommandes et on a prévu un premier tirage de plusieurs millions d'exemplaires.

Autrement dit, l'écran n'a pas réussi à concurrencer le papier dans la lecture personnelle, qui est le mode usuel d'utilisation ou d'appropriation du livre.

Quelle est donc la place du livre numérique et, si celui-ci a une place, quel en est l'avenir? Disons tout de suite qu'il a une place certaine, cruciale, celle de rendre accessibles des textes difficilement trouvables en librairie ou en bibliothèque. Le patrimoine livresque d'une culture se trouve ainsi protégé et diffusé par des programmes tels que Gallica, de la Bibliothèque nationale de France, ou le Project Gutenberg.

Dans quelle mesure cependant ce patrimoine est-il vraiment protégé? L'encre posée sur le papier est toujours lisible plusieurs siècles après; le livre numérique sera-t-il encore lisible dans cent ans? Il y aurait lieu, je crois, d'évoquer Le chêne et le roseau de La Fontaine. Il y a des livres numériques lourds et fragiles, d'autres légers et résistants. La lourdeur se mesure en termes de complexité du langage de stockage et d'affichage, la fragilité en termes d'utilisabilité du support. La plupart des logiciels de gestion de bases de données tels que ceux utilisés par les projets Frantext ou ARTFL, par exemple, sont complexes et dépendants de systèmes d'opération particuliers. Il n'est pas certain que les fichiers pdf ou les CD-ROMs et DVD-ROMs soient utilisables à long terme. En revanche, les textes en format html ou txt sont légers (simples) et pourront être lus pendant longtemps, quels que soient les plate-formes ou systèmes d'opération.

À ce titre, les éditeurs de livres numériques les plus importants seraient ceux de programmes collaboratifs comme le Project Gutenberg, dont les textes sont librement accessibles en ligne sur des sites comme The Online Books Page, The Internet Public Library, Eldritch Press ou ClassicReader.com; ou des entreprises individuelles comme Athena, Maupassant par les textes ou la Bibliothèque électronique de Lisieux. Ma propre contribution personnelle à cet effort est quelques textes de la Renaissance française accessibles en ligne en mode lecture (html), plus quelques dictionnaires de la même période (voir RenDico) stockés en format ASCII-DOS sur un ordinateur à Toronto et un serveur à Paris."

= Denis Zwirn, PDG de Numilog