Malgré tous les efforts des syndicats, la situation deviendra-elle aussi dramatique que celle décrite dans une note du rapport de ce colloque, demandant si «les individus seront forcés de lutter pour survivre dans une jungle électronique avec les mécanismes de survie qui ont été mis au point au cours des précédentes décennies?»
A ceci s’ajoutent la sous-traitance et la délocalisation. Pour la numérisation de catalogues par exemple, certaines bibliothèques font appel à des sociétés employant un personnel temporaire avec de bas salaires et la rapidité pour seul critère, quand les fichiers papier ne sont pas tout simplement envoyés en Asie et les informations saisies par des opérateurs ne connaissant pas la langue et faisant l’impasse sur les accents. Certains catalogues sont ensuite passés au crible et vérifiés sinon corrigés, d’autres non.
La distinction traditionnelle entre maison d’édition, éditeur de presse, librairie, bibliothèque, etc., sera-t-elle encore de mise dans quelques années? Le développement de l’édition électronique amène des changements substantiels dans les relations entre les auteurs, les éditeurs et les lecteurs. Les catégories professionnelles forgées au fil des siècles - éditeurs, journalistes, bibliothécaires, etc. - s'adapteront-elles à la convergence multimédia, comme c’est le cas avec les premiers cyberéditeurs, cyberjournalistes, cyberthécaires, etc., ou bien toutes ces activités seront-elles progressivement restructurées pour donner naissance à de nouveaux métiers?
L’internet offre aussi de réels avantages en matière d’emploi, notamment la possibilité de chercher du travail en ligne et de recruter du personnel par le même biais. Changer d’emploi devient plus facile, tout comme le télétravail. Créatrice du site littéraire Zazieweb, Isabelle Aveline raconte en juin 1998: «Grâce à internet les choses sont plus souples, on peut très facilement passer d’une société à une autre (la concurrence!), le télétravail pointe le bout de son nez (en France c’est encore un peu tabou…), il n’y a plus forcément de grande séparation entre espace pro et personnel.»
Claire Le Parco, de la société Webnet, qui gère le site Poésie française, précise à la même date: «En matière de recrutement, internet a changé radicalement notre façon de travailler, puisque nous passons maintenant toutes nos offres d’emploi (gratuitement) dans le newsgroup "emploi". Nous utilisons un intranet pour échanger nombre d’informations internes à l’entreprise: formulaires de gestion courante, archivage des documents émis, suivi des déplacements, etc. La demande des entreprises est très forte, et je crois que nous avons de beaux jours devant nous!»
Rédacteur et webmestre du Biblio On Line, un portail destiné aux bibliothèques, Jean-Baptiste Rey relate en juin 1998: «Personnellement internet a complètement modifié ma vie professionnelle puisque je suis devenu webmestre de site internet et responsable du secteur nouvelles technologies d’une entreprise informatique parisienne (Quick Soft Ingénierie, ndlr). Il semble que l’essor d’internet en France commence (enfin) et que les demandes tant en matière d’informations, de formations que de réalisations soient en grande augmentation.»
Fabrice Lhomme, webmestre d’Une Autre Terre, site consacré à la science-fiction, raconte à la même date: «Une Autre Terre est un serveur personnel hébergé gratuitement par la société dans laquelle je travaille. Je l’ai créé uniquement par passion pour la SF et non dans un but professionnel même si son audience peut laisser envisager des débouchés dans ce sens. Par contre internet a bel et bien changé ma vie professionnelle. Après une expérience de responsable de service informatique, j’ai connu le chômage et j’ai eu plusieurs expériences dans le commercial. Le poste le plus proche de mon domaine d’activité que j’ai pu trouver était vendeur en micro-informatique en grande surface. Je dois préciser quand même que je suis attaché à ma région (la Bretagne, ndlr) et que je refusais de m’"expatrier". Jusqu’au jour donc où j’ai trouvé le poste que j’occupe depuis deux ans. S’il n’y avait pas eu internet, je travaillerais peut-être encore en grande surface. Actuellement, l’essentiel de mon activité tourne autour d’internet (réalisation de serveurs web, intranet/extranet,…) mais ne se limite pas à cela. Je suis technicien informatique au sens large du terme puisque je m’occupe aussi de maintenance, d’installation de matériel, de réseaux, d’audits, de formations, de programmation… (…) J’ai trouvé dans internet un domaine de travail très attrayant et j’espère fortement continuer dans ce segment de marché. La société dans laquelle je travaille est une petite société en cours de développement. Pour l’instant je suis seul à la technique (ce qui explique mes nombreuses casquettes) mais nous devrions à moyen terme embaucher d’autres personnes qui seront sous ma responsabilité.»
Des professionnels du livre décident de rejoindre des sociétés informatiques ou alors de se spécialiser au sein de la structure dans laquelle ils travaillent, en devenant par exemple les webmestres de leur librairie, de leur maison d’édition ou de leur bibliothèque. Malgré cela, de nombreux postes disparaissent avec l’introduction des nouvelles technologies. Ces salariés peuvent-ils vraiment tous se recycler grâce à des formations professionnelles adaptées?
A ceci s’ajoutent les contrats précaires et les salaires au rabais. Pour ne prendre que l’exemple le plus connu, en 2000, cinq ans après son lancement, la librairie en ligne Amazon ne fait plus seulement la Une pour son modèle économique mais aussi pour les conditions de travail de son personnel. Malgré la discrétion d’Amazon sur le sujet et les courriers internes adressés aux salariés sur l’inutilité des syndicats au sein de l’entreprise, les problèmes commencent à filtrer. Ils attirent l’attention de l’organisation internationale Prewitt Organizing Fund et du syndicat français SUD PTT Loire Atlantique (SUD signifiant : solidaires unitaires démocratiques, et PTT signifiant: poste, télégraphe et téléphone). En novembre 2000, ces deux organisations débutent une action de sensibilisation commune auprès du personnel d’Amazon France pour les inciter à demander de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés. Des représentants des deux organisations rencontrent une cinquantaine de salariés du centre de distribution de Boigny-sur-Bionne, situé dans la banlieue d’Orléans, au sud de Paris. Dans le communiqué qui suit cette rencontre, SUD PTT dénonce chez Amazon France «des conditions de travail dégradées, la flexibilité des horaires, le recours aux contrats précaires dans les périodes de flux, des salaires au rabais, et des garanties sociales minimales». Le Prewitt Organizing Fund mène ensuite une action similaire dans les deux autres filiales européennes d’Amazon, en Allemagne et au Royaume-Uni.
Les problèmes auxquels la nouvelle économie est confrontée dans les années 2000 n’arrangent rien. On assiste à l’effondrement des valeurs internet en bourse. Les recettes publicitaires sont moins importantes que prévu, alors qu’elles représentent souvent la principale source de revenus. Dans tous les secteurs, y compris l’industrie du livre, le ralentissement de l’économie entraîne la fermeture d’entreprises ou bien le licenciement d’une partie de leur personnel. C’est le cas par exemple de Britannica.com en 2000, d’Amazon.com et BOL.fr en 2001, de Cytale, Vivendi et Bertelsmann en 2002, et enfin de Gemstar et 00h00 en 2003.