Un autre exemple est celui de O’Reilly Media. Fondé par Tim O’Reilly en 1978, O’Reilly Media est un éditeur réputé de manuels informatiques et de livres sur les technologies de pointe. O’Reilly dispose d’une formule de « copyright ouvert » pour les auteurs qui le souhaitent ou alors pour des projets collectifs. A partir de 2003, il privilégie le Creative Commons Founders’ Copyright permettant d’offrir des contrats flexibles de droit d’auteur à ceux qui veulent également diffuser leurs oeuvres sur le web. En octobre 2005, avec l’accord de certains auteurs, O’Reilly met en ligne plusieurs livres en version intégrale, avec une copie numérique dans la bibliothèque de l’Internet Archive. Il s’agit soit de livres récents, soit de livres plus anciens dont la version imprimée est épuisée. Lancée sous le nom d’Open Books, cette initiative est menée dans le cadre de l’Open Content Alliance (OCA), un vaste projet de bibliothèque numérique collective dirigé par l’Internet Archive et dont O’Reilly Media est l’un des membres fondateurs.

Michel Valensi, directeur des éditions de l’Eclat, tente une expérience un peu différente à partir de mars 2000 en instituant le lyber, un terme «construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois: libre, livre, enfant, vin». Il s’agit d’un livre numérique disponible gratuitement sur le web dans son intégralité, selon le principe du shareware (partagiciel), avec possibilité d’acheter un exemplaire pour soi ou ses amis, possibilité de signaler l’adresse du libraire le plus proche et possibilité de laisser des commentaires sur le texte en ligne. Sur les 180 titres que comprend le catalogue (sciences humaines, philosophie, théologie), une vingtaine est disponible sous forme de lyber.

A l’occasion du colloque «Textualités & nouvelles technologies» organisé à Montréal en novembre 2001 par la revue ec/arts, Michel Valensi relate: «La mise en ligne de textes dans leur intégralité et gratuitement sur le net n’a en rien entamé les ventes de ces mêmes textes sous forme de livre. Mieux: il est arrivé que certains ouvrages dont les ventes pouvaient stagner depuis plusieurs mois, soient parvenus à un rythme de vente supérieur et plus régulier depuis leur mise en ligne. Quelques livres dont les ventes restent faibles sont faiblement consultés. Je ne veux pas établir de relation de cause à effet entre ces phénomènes, mais je constate au moins qu’il n’y a pas de perte pour l’éditeur (…). Nos statistiques nous permettent de constater que les ouvrages les mieux vendus en librairie sont également les plus consultés en ligne. (…) Je signale que les livres dont il existe une version en ligne sont souvent des livres qui marchent très bien en librairie.»

= Gratuit versus payant

Question cruciale qui suscite de nombreux débats, l’accès au savoir doit-il être gratuit ou payant ? Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences Institute), donne son sentiment sur ce point en septembre 2000: «En tant qu’universitaire, je suis bien sûr un des parasites de notre société (remarque à prendre au deuxième degré, ndlr), et donc tout à fait en faveur de l’accès libre à la totalité de l’information. En tant que co-propriétaire d’une petite start-up, je suis conscient du coût représenté par la collecte et le traitement de l’information, et de la nécessité de faire payer ce service d’une manière ou d’une autre. Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l’information à l’état brut et certaines ressources à l’état brut (langages de programmation ou moyens d’accès à l’information de base comme les navigateurs web) doivent être disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les utiliser. Par contre l’information traitée doit être payante, tout comme les systèmes permettant d’obtenir et de structurer très exactement ce dont on a besoin. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles technologies.»

Dans le domaine du livre, l’édition non commerciale offre des avantages sans précédent. Au lieu de vendre quelques dizaines ou quelques centaines de livres et de toucher des droits d’auteur souvent insignifiants, l’auteur a un vaste lectorat et ne touche pas de droits d’auteur, tout en échappant aux contraintes souvent inacceptables des éditeurs commerciaux. A chacun de choisir s’il veut céder les droits de ses travaux, gagner quelques euros et n’être lu par (presque) personne, ou s’il préfère garder le copyright de ses écrits, être largement diffusé et ne rien gagner, sous-entendu ne pas gagner d’argent, parce qu’en fait il gagne le plus important, à savoir le fait d’être lu et de partager un savoir.

Grâce au réseau, l’édition non commerciale a le vent en poupe. Des organismes deviennent éditeurs dans le vrai sens du terme. Des auteurs sont heureux à juste titre de voir leurs textes publiés en ligne. Des lecteurs avides, enthousiastes et exigeants ne choisissent pas leurs lectures en fonction de la dernière liste de best-sellers, mais les choisissent dans une profusion de fictions, de documentaires, d’études généralistes et d’articles scientifiques, avec en prime la diffusion libre du savoir. Et, pour finir, de plus en plus d’auteurs ne se soucient même plus du fait que leurs textes auraient pu être acceptés par un éditeur traditionnel, dont ils jugent le modèle complètement dépassé.

Certains préfèrent la rentabilité économique à la diffusion gratuite du savoir, y compris pour les oeuvres tombées dans le domaine public. On a d’un côté des éditeurs électroniques qui vendent notre patrimoine en version numérique, de l’autre des bibliothèques numériques qui diffusent gratuitement ce patrimoine à l’échelle de la planète. De même, on a d’une part des organismes publics et privés qui monnaient leurs bases de données au prix fort, d’autre part des éditeurs et des universités qui mettent leurs publications et leurs cours en accès libre sur le web. Reste à savoir si, pour les premiers, les profits dégagés en valent vraiment la peine. Dans de nombreux cas, il semblerait que la somme nécessaire à la gestion interne soit au moins équivalente sinon supérieure aux gains réalisés. Est-il vraiment utile de mettre un pareil frein à la diffusion de l’information pour un profit finalement nul?

La diffusion gratuite du savoir n’est toutefois possible que parce qu’il existe en amont des organismes financeurs, par exemple des universités ou des centres de recherche. Ou alors parce qu’une petite équipe en place (rémunérée) est relayée par un vaste réseau de volontaires (bénévoles) gagnant leur vie par ailleurs et décidant de consacrer une partie de leur temps à une activité qu’ils estiment importante pour le bien de la collectivité. C’est le cas du Projet Gutenberg, pionnier des bibliothèques numériques, ou de Bookshare.org, une bibliothèque numérique destinée aux personnes ayant un problème visuel. C'est aussi le cas des grandes encyclopédies collaboratives en ligne que sont Wikipedia (débuté en janvier 2001), Citizendium (débuté en mars 2007) et l’Encyclopedia of Life (débutée en mai 2007).

6.3. Chronologie