M. le chevalier de ***, qui était ami et parent de mademoiselle de La Rochejaquelein, donna aussi au domestique, sans nous le dire, une lettre pour elle. Il lui envoyait une douzaine de sacrés coeurs qu'il avait peints sur du papier, et sa lettre contenait cette phrase: «Je vous envoie une petite provision de sacrés coeurs que j'ai dessinés à votre intention. Vous savez que les personnes qui ont foi à cette dévotion, réussissent dans toutes leurs entreprises.»
Le domestique fut arrêté à Bressuire; on ouvrit les lettres. Comme on disait que les révoltés avaient pour signe de ralliement un sacré coeur cousu à leur habit, la lettre du chevalier de *** produisit un terrible effet. Le lendemain, à sept heures du matin, nos gens nous réveillèrent pour nous apprendre que le château était cerné par deux cents volontaires, et que vingt gendarmes étaient dans la cour. Nous crûmes que l'on venait arrêter M. de La Rochejaquelein; nous le fîmes cacher; puis M. de Lescure alla demander aux gendarmes de quoi il était question. Ils répondirent que le district exigeait que le chevalier de*** fut livré ainsi que les chevaux, équipages, armes et munitions qui se trouvaient dans le château. M. de Lescure se mit à rire, et leur dit qu'apparemment on prenait sa maison pour une place forte, commandée par le chevalier; qu'il y avait sûrement du malentendu dans l'ordre du district; que le chevalier était un homme paisible et infirme qu'on ferait mourir de peur si on l'arrêtait; qu'il répondait de lui; qu'au reste il allait donner des chevaux, des fourrages et des fusils, parce qu'il pensait qu'on pouvait en avoir besoin.
Le brigadier des gendarmes prit alors M. de Lescure à part, et lui dit qu'il pensait comme nous; qu'il voyait bien que la contre-révolution allait se faire; que les révoltés ou les troupes débarquées avaient entièrement défait les patriotes à Montaigu. Il ajouta qu'il fallait, en attendant, tâcher de contenter le district au meilleur marché possible, et qu'il demandait en grâce à M. de Lescure de rendre un jour témoignage pour lui, afin qu'il conservât sa place. Mon mari écouta toutes ces confidences, sans y rien répondre: il se douta que ce gendarme était un patriote peureux. Nous en fûmes donc quittes pour quelques mauvais chevaux.
Deux jours après M. Thomassin arriva. L'insurrection faisait à chaque instant des progrès: Bressuire était menacé; le district et les autorités s'étaient retirés à Thouars; M. Thomassin avait trouvé moyen de s'évader. Il nous apprit la cause de l'expédition des gendarmes et l'histoire des sacrés coeurs. On avait d'abord voulu envoyer mettre le feu au château: il était parvenu à apaiser cette première fureur.
Nous passâmes la journée dans la joie, attendant toujours l'armée des royalistes. Les paroisses des environs de Bressuire avaient été désarmées après l'affaire du mois d'août; les plus ardens parmi les paysans avaient été tués ou réduits à se cacher. Ainsi tout notre canton était contraint d'attendre, pour se soulever, qu'on vînt à son aide.
Le lendemain nous sûmes que les rebelles avaient été repoussés, et que les autorités venaient de rentrer à Bressuire. Cette triste nouvelle nous consterna: c'était le signal de notre perte. Il fallait que M. de Lescure prît un parti. Toutes les gardes nationales des environs étaient convoquées pour aller défendre Bressuire. Il était, depuis quatre ans, commandant de sa paroisse; le château renfermait plus de vingt-cinq hommes en état de porter les armes, et sûrement l'ordre de marcher contre les rebelles ne pouvait tarder d'arriver. Nous aurions bien voulu aller les joindre; mais nous ignorions jusqu'aux lieux où ils pouvaient être, et il n'y avait pas moyen de s'échapper.
On se rassembla pour décider là-dessus. Henri de La Rochejaquelein, qui était le plus jeune, parla le premier: il dit vivement que jamais il ne prendrait les armes contre les paysans ou les émigrés, et qu'il valait mieux périr. M. de Lescure parla ensuite, et exposa qu'il serait honteux d'aller se battre contre ses amis. Chacun fut de cet avis; et dans ce triste moment personne n'eut l'idée de proposer un conseil timide. Ma mère leur dit alors: «Messieurs, vous avez tous la même opinion: plutôt mourir que de se déshonorer. J'approuve ce courage: voilà qui est résolu.» Elle prononça ces mots avec fermeté, et s'asseyant dans un fauteuil: «Eh bien! dit-elle, il faut donc mourir?» M. Thomassin répondit: «Non, Madame; j'irai demain matin à Bressuire, et j'essaierai de vous sauver; mais peut-être suis-je devenu suspect aux patriotes pour les avoir quittés; il est possible qu'ils m'arrêtent. N'importe; je suis décidé à m'exposer pour mes amis.» Nous le remerciâmes tous.
M. Thomassin partit. Chacun fit alors ses dispositions. Je renvoyai ma petite fille au village avec sa nourrice; puis ma mère, ma tante l'abbesse et moi, nous allâmes nous cacher dans une métairie. Ces messieurs restèrent préparés à tout, après avoir exigé que nous ne demeurassions pas avec eux. Nous restâmes pendant quatre heures dans cette métairie, à genoux et en prières, fondant en larmes. Enfin M. Thomassin nous envoya dire qu'il avait été assez bien reçu, qu'on n'avait rien décidé contre nous; que jusqu'à présent tout se bornait à quelques propos. Le domestique de Henri était toujours en prison: on avait parlé de le fusiller.
Nous passâmes une semaine dans l'anxiété. Nos domestiques ne pouvaient entrer dans la ville sans un laissez-passer; on les fouillait avec soin; M. Thomassin ne pouvait nous écrire.
M. de Lescure et Henri avaient entrepris de m'apprendre à monter à cheval. J'avais une grande frayeur; et même quand un domestique tenait mon cheval par la bride, et que ces deux messieurs marchaient à mes côtés, je pleurais de peur; mais mon mari disait que, dans un temps pareil, il était bon de s'aguerrir. Peu à peu j'étais devenue moins craintive, et je faisais au pas quelques promenades autour du château. Un matin, nous étions à cheval tous les trois, Henri, M. de Lescure et moi; de loin nous vîmes arriver des gendarmes; nous forçâmes Henri à gagner au galop quelque métairie. Les gendarmes demandèrent encore des chevaux, et spécialement ceux de M. de La Rochejaquelein. Il en avait encore un à l'écurie; M. de Lescure essaya de le sauver. Les gendarmes lui dirent que M. de La Rochejaquelein était beaucoup plus suspect que lui. «Je ne sais pas pourquoi, répondit-il; c'est mon cousin et mon ami, et nous pensons absolument de même.» Les gendarmes demandèrent où il était; on leur répondit: A la promenade. Ils emmenèrent le cheval, sans rien dire de plus.