MM. de La Rochejaquelein et de Lescure étaient unis comme deux frères; leurs noms allaient toujours ensemble; leur amitié était célèbre dans l'armée. Avec un caractère différent, ils avaient la même simplicité, la même douceur, la même absence d'ambition et, de vanité. Henri disait: «Si nous rétablissons le roi sur le trône, il m'accordera bien un régiment de hussards.» M. de Lescure ne formait pas des souhaits moins modestes.
Mon père n'eut point d'abord de commandement particulier, bien qu'il eût le grade de maréchal-de-camp, et qu'il eût fait cinq campagnes en Allemagne. Étranger au pays, il ne se souciait pas d'être général en chef, ne désirant être à l'armée que pour faire son devoir. Il était fort respecté dans le conseil, mais était peu communicatif. Il ne partageait pas les illusions de quelques chefs, et prévoyait l'issue déplorable de la guerre. Il aimait si peu à se faire valoir, qu'à son arrivée à Bressuire, M. d'Elbée lui ayant dit, avec un air de protection, qu'il ne laisserait pas ignorer au roi ceux qui mériteraient des récompenses, et qu'il se promettait d'obtenir quelque faveur par le moyen d'un de ses parens, écuyer du prince de Condé, il se garda bien de lui apprendre qu'il avait lui-même passé sa vie à la cour. Il ne lui vint pas dans la pensée de tourner en ridicule les promesses si provinciales de M. d'Elbée, et répondit qu'il ne désirait rien que l'honneur de servir le roi.
M. de Marigny fut nommé général de l'artillerie. Il s'entendait parfaitement à cette partie de l'art militaire: pendant la guerre contre l'Angleterre, il avait pris part à plusieurs débarquemens, et il avait plus d'expérience que la plupart des officiers; mais il s'échauffait au point de perdre complétement la tête; aussi a-t-il nui quelquefois aux succès de l'armée, à laquelle cependant ses talens ont bien plus souvent servi. Il faut encore attribuer à cette espèce d'égarement et de vertige, sa dureté et son inhumanité envers les vaincus. Presque jamais il n'en épargnait aucun, quelques représentations qu'on pût lui faire, il était fortement persuadé que cela était utile au parti. Au milieu de ses cruautés il continuait à se montrer, avec ses camarades et ses soldats, l'homme le meilleur et le plus affable; aussi était-il fort aimé; on ne pouvait s'empêcher de lui être très-attaché.
M. de Dommagné était général de cavalerie: c'était un brave et honnête homme.
On considérait encore comme général M. de Boisy. Sa mauvaise santé était
cause qu'on le voyait rarement à l'armée, et qu'il y était peu utile.
M. Duhoux d'Hauterive, beau-frère de M. d'Elbée, et chevalier de
Saint-Louis, fort honnête homme, n'était pas non plus en évidence.
Beaucoup d'officiers, et même tous ceux qui montraient quelques talens, n'avaient pas une place ni une autorité bien déterminées. Ils combattaient aux postes où ils étaient le plus nécessaires, et faisaient ce dont on les chargeait. Les principaux étaient alors MM. Forestier, Tonnelay, Forêt, Villeneuve du Cazeau, les frères de Cathelineau, le chevalier Duhoux, le chevalier Desessarts, MM. Guignard, Odaly, les frères Cadi, Bourasseau, etc., les uns gentilshommes, les autres bourgeois, d'autres paysans. A ces officiers s'en joignirent successivement beaucoup d'autres. Tout ancien militaire, tout gentilhomme ou tout homme un peu instruit, toute personne à qui les paysans montraient de la confiance, tout soldat qui faisait voir de la bravoure et de l'intelligence, se trouvait officier comme de droit. Les généraux le chargeaient de commander, et il faisait de son mieux.
On pourra croire qu'un état-major ainsi formé, et où tout semble laissé au hasard, devait être le théâtre de beaucoup de dissensions et de malentendus; mais l'absence de toute règle précise venait de ce qu'elle eût été superflue et même nuisible. Chacun était sûr de soi et des autres; il ne fallait pas prescrire de devoir à des gens qui faisaient toujours le plus qu'il leur était possible. Tous voulaient le même but, et s'y étaient entièrement et sincèrement dévoués. Il n'y avait ni ambition, ni vanité, ou du moins elles étaient muettes. On se battait tous les jours ou à peu près: il ne restait pas de temps pour se disputer, pour soutenir des prétentions, pour les étaler en conversation. Si quelques-uns avaient des espérances, elles étaient si éloignées des succès qui auraient pu les réaliser, qu'il eût été ridicule d'en parler. La diversité des conditions était oubliée. Un brave paysan, un bourgeois d'une petite ville, était le frère d'armes d'un gentilhomme; ils couraient les mêmes dangers, menaient la même vie, étaient presque vêtus des mêmes habits, et parlaient des mêmes choses qui étaient communes à tous. Cette égalité n'avait rien d'affecté; elle était réelle par le fait; elle l'était de cour aussi pour tout honnête gentilhomme qui avait du sens. Les différences d'opinions politiques étaient aussi effacées. Plusieurs chefs ou officiers avaient eu originairement une nuance diverse dans la révolution, et avaient plus ou moins tard commencé à la détester; mais jamais il n'était question d'amour-propre, d'aristocratie. On prouvait assez son zèle actuel, pour qu'on ne mît pas de vanité à sa date.
Tels ont été, à peu d'exceptions près, dans le commencement de la guerre, le caractère des chefs et le tableau de l'état-major. La formation et la discipline de l'armée présentaient aussi un spectacle bien différent de celui que les autres guerres offrent ordinairement.
L'armée n'était jamais assemblée plus de trois ou quatre jours. La bataille une fois gagnée ou perdue, l'expédition ayant réussi ou manqué, rien ne pouvait retenir les paysans, ils retournaient dans leurs foyers. Les chefs restaient seuls avec quelques centaines d'hommes déserteurs et étrangers qui n'avaient pas de famille à aller retrouver; mais dès qu'on voulait tenter une nouvelle entreprise, l'armée était bientôt reformée. On envoyait dans toutes les paroisses, le tocsin était sonné, tous les paysans arrivaient. Alors on lisait une réquisition conçue en ces termes: «Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invitée à envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour, à telle heure: on apportera des vivres.» Le chef dans le commandement duquel la paroisse était comprise, signait la réquisition; elle était obéie avec empressement; c'était à qui partirait parmi les paysans. Chaque soldat apportait du pain avec lui, et les généraux avaient soin aussi d'en faire faire une certaine quantité. La viande était distribuée aux soldats. Le blé et les boeufs nécessaires pour les vivres étaient requis par les généraux, et l'on avait soin de faire supporter cette charge par les gentilshommes, les grands propriétaires et les terres d'émigrés: mais il n'était pas toujours besoin de recourir à une réquisition; il y avait, beaucoup d'empressement à fournir volontairement; les villages se cotisaient pour envoyer des charretées de pain sur le passage de l'armée: les paysannes disaient leur chapelet à genoux, se tenaient, sur la route et offraient des vivres aux soldats. Les gens riches donnaient autant qu'il leur était possible. Comme d'ailleurs les rassemblemens duraient peu, on n'a jamais manqué de vivres.
L'armée n'avait donc ni chariots ni bagages: on pense bien qu'il n'était pas question de tentes. Pour les hôpitaux, ils étaient réglés avec un soin particulier; tous les blessés royalistes et républicains étaient transportés à Saint-Laurent-sur-Sèvre. La communauté des soeurs de la Sagesse, qui sont une espèce de soeurs grises, avait là son chef-lieu. Les pauvres soeurs, renvoyées de partout, s'y étaient réfugiées en grand nombre; elles étaient plus de cent. Dans le même bourg, les missionnaires du Saint-Esprit s'étaient aussi consacrés aux mêmes fonctions. Il y avait des chirurgiens qui suivaient l'armée; d'autres dirigeaient de petits hôpitaux en différens lieux.