Arrivée de deux émigrés envoyés d'Angleterre.—Route par Pontorson et
Avranches.—Siège de Granville.—Retour par Avranches, Pontorson et Dol.

Je vais continuer mon triste récit. Mon malheur ne pouvait plus croître, mais les souffrances des Vendéens devaient encore augmenter beaucoup.

On s'occupa à Fougères de ce qui avait déjà été tenté à Laval, de remettre un peu d'ordre dans la conduite de l'armée. Il fut réglé que le conseil de guerre serait composé de vingt-cinq personnes: M. de Donnissan, mon père, gouverneur des pays conquis et président du conseil; M. de La Rochejaquelein, général en chef; M. Stofflet, major-général; M. de Talmont, général de la cavalerie; M. Debargues, adjudant-général; M. le chevalier Duhoux, adjudant en second; M. de Beauvolliers, trésorier-général; M. d'Oppenheim, commandant le génie; M. de Marigny, commandant l'artillerie; M. de Péraults, commandant en second; M. Desessarts, commandant la division poitevine de M. de Lescure; M. le chevalier de Beauvolliers, commandant en second; M. de Villeneuve de Cazeau, commandant la division de M. de La Rochejaquelein; M. de la Ville de Beaugé, commandant en second; M. de Fleuriot, commandant la division de M. de Bonchamps; M. d'Antichamp, commandant en second; MM. de Lyrot, d'Isigny, de Piron, de Rostaing, le chevalier Destouches, ancien chef d'escadre; de la Marsonnière, Berard, aide-major de M. Stofflet, et M. de Lacroix. Le curé de Saint-Laud pouvait aussi assister au conseil de guerre.

Tous les officiers qui entraient au conseil devaient porter, comme marque distinctive, une ceinture blanche avec un noeud de couleur qui devait marquer la différence de grade. M. de La Rochejaquelein avait un noeud noir, M. Stofflet un noeud rouge, etc. Les officiers inférieurs avaient pour signe une écharpe blanche autour du bras. Tout cela était devenu nécessaire. Sur la rive gauche, chacun connaissait son chef; on marchait par paroisses. Depuis le passage de la Loire, il en était autrement; des paroisses entières avaient passé le fleuve, hommes, femmes et enfans; dans quelques autres, pas un individu n'avait suivi l'armée, des compagnies se trouvaient sans leurs commandans, et des commandans sans leurs compagnies.

Pendant les trois jours que l'on passa à Fougères, deux émigrés arrivèrent d'Angleterre. Je ne suis pas sûre de me rappeler précisément leurs noms; cependant il me semble que c'étaient M. Fresloc, conseiller au parlement de Rennes, et M. Bertin: tous deux étaient déguisés en paysans; les dépêches étaient cachées dans un bâton creux. On lut d'abord une lettre du roi d'Angleterre, flatteuse pour les Vendéens, et où des secours leur étaient généreusement offerts. Une lettre de M. Dundas entrait dans de bien plus grands détails. Il commençait par redemander quels étaient notre but et notre opinion politique: il ajoutait que le gouvernement anglais était tout disposé à nous secourir; que des troupes de débarquement étaient prêtes à se porter sur le point que nous désignerions; il indiquait Granville, comme lui paraissant préférable à tout autre. Les deux envoyés étaient autorisés à convenir, avec les généraux, des mesures nécessaires pour concerter le débarquement, et l'on nous marquait que ce qu'ils nous promettraient serait en effet accompli.

Lorsque les deux émigrés eurent remis les dépêches anglaises et donné quelques explications, ils cassèrent le bâton plus bas, et en, tirèrent une petite lettre de M. du Dresnay, un des principaux émigrés bretons, qui avait eu beaucoup de rapports directs avec le ministère anglais, et qui se trouvait pour lors à Jersey. M. du Dresnay mandait aux généraux qu'il ne fallait pas avoir confiance entière aux promesses des Anglais; qu'à la vérité, tous les préparatifs d'un débarquement étaient faits, que tout semblait annoncer qu'on s'en occupait réellement; mais qu'il voyait si peu de zèle et de véritable intérêt pour nous, qu'on ne devait pas compter absolument sur ces apparences. Il ajoutait que les émigrés continuaient à être traités comme avant par le gouvernement anglais; que de tous ceux qui étaient à Jersey, aucun ne pouvait obtenir la permission tant désirée de passer dans la Vendée, et que même on venait d'en désarmer un grand nombre. Nous apprîmes aussi, par cette lettre, que les princes n'étaient point encore en Angleterre.

Les deux émigrés dirent qu'ils partageaient entièrement l'opinion de M. du Dresnay, et qu'il était impossible de ne pas avoir des doutes, sinon sur la bonne foi, du moins sur l'activité des Anglais à nous servir. Ils furent déchirés de la situation de l'armée, montrèrent peu d'espoir et beaucoup de tristesse. Ainsi leur mission porta le même caractère que celle de M. de Tinténiac.

Mais cependant il fallait bien accepter les offres des Anglais, tout en n'y prenant pas une confiance entière. Dans la position désespérée où se trouvait l'armée, on pensa que c'était encore la chance la plus favorable qui pût être tentée. Ce qui détermina surtout les généraux, ce fut l'espoir de prendre et de conserver, avec l'aide des Anglais, un port où l'on pourrait déposer la foule nombreuse des femmes, des enfans, des blessés, qui embarrassaient la marche de l'armée. On avait déjà parlé de Granville; M. d'Oppenheim la disait facile à surprendre. On se décida pour cette attaque: les signaux furent convenus avec les deux envoyés; si la ville était prise avant l'arrivée des secours, tout de suite un drapeau blanc, élevé entre deux drapeaux noirs, devait en avertir les Anglais.

On répondit avec respect et reconnaissance au roi d'Angleterre. Un mémoire pour M. Dundas fut rédigé avec détail; on l'assurait encore une fois que les Vendéens n'avaient d'autre intention que de remettre le roi sur le trône, sans s'occuper du mode de gouvernement qu'il lui plairait d'établir pour le bonheur de son peuple; on demandait, plus que toute chose, un prince de la maison royale pour commander l'armée, ou l'envoi d'un maréchal de France qui fît cesser le conflit des prétentions personnelles; on sollicitait ensuite des renforts en troupes de ligne, ou du moins en artilleurs ou ingénieurs; enfin, l'on exposait à quel point on était dénué de munitions, d'effets militaires et même d'argent, et l'on disait que cinq cent mille francs seulement seraient une grande ressource.

Les deux émigrés furent chargés de remercier verbalement M. du Dresnay. Toutes ces dépêches furent rédigées par le chevalier Desessarts, dans un conseil présidé par mon père, et signées de tous les membres du conseil.