J'ai levé, dès ce matin, une grosse difficulté qui m'inquiétait un peu. J'ai fait comprendre à ma vieille mère et à ma bonne sœur qu'il fallait s'effacer, s'en remettre entièrement à moi, me laisser maìtresse absolue d'agir comme les circonstances le commandaient. Les excellentes femmes m'aiment tant et me portent une confiance tellement illimitée qu'elles n'ont pas fait une objection. Elles vont s'installer dans une autre aile de la maison et me laisseront toute seule ici, dans une chambre située au-dessus de l'appartement du couple. Ma vieille servante Françoise, mise au courant à son tour, me secondera avec la plus entière discrétion.

Ce soir, sont venus dìner des journalistes et des messieurs du Conseil municipal de Clermont. Naturellement, on n'a parlé que de deux choses: des scandales des décorations et des arrêts du général Boulanger.

«Rester un mois chez soi, a dit un de ces messieurs, la belle affaire, vraiment, et la grande privation, quand on est bien portant, confortablement installé, doté d'une bonne cuisine et qu'on a, par-dessus le marché, sa femme près de soi...»

«Oh! quant à ce dernier point, a dit un autre, autant ne pas en parler. On sait parfaitement que Mme Boulanger est une très digne et respectable dame, mais qu'elle n'est plus une épouse pour le général.»

Cette opinion a surpris la plupart des assistants. Une discussion s'est engagée. Les uns soutenaient que le général était excellent père de famille, époux modèle, à quoi les autres ont répondu que le général était un «cascadeur», qu'il ne s'en cachait guère, du reste, et qu'on l'avait assez vu avec la «dame blonde»...

à ce moment précis, Françoise est venue me réclamer. Je l'ai envoyée au diable.

«Oui, Messieurs, disait l'un des journalistes, la petite dame blonde qu'on a tant de fois aperçue traversant avec lui le Bois de Boulogne en coupé fermé... Elle a beau mettre d'épaisses voilettes, on a tout de même fini par démasquer son incognito...»

«Son nom! son nom!» se sont-ils tous écriés.

«Eh bien! Messieurs, c'est tout simplement Mlle R..., de la Comédie-Française, la toujours jeune et mignonne ingénue!»

Françoise me rappelait, je me suis enfuie.