Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture découverte par une nuit de toute beauté.
73.—Lundi 18 juin.
Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom. Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces mots:
Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91
N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête, tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!
Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de voyage à l'étranger.
à onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez légèrement.
Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais, pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.
Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi. Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...