Elle ne disait rien. Mais ses regards m'exprimaient assez combien elle me savait gré de lui avoir fait la surprise d'un détail qu'elle avait omis de me recommander, et dont l'oubli aurait pu causer tant de complications. Car enfin, quels soupçons le général n'aurait-il pas été en droit de concevoir s'il n'avait rien trouvé de changé dans l'appartement?

Pendant ce temps, j'aide Mme Marguerite à se débarrasser de sa voilette, de son grand chapeau de feutre noir, de sa jaquette de loutre. Lui-même ôte son manteau de voyage. Je les dévisage tous deux. Elle est admirablement portante, mais Lui paraìt réellement fatigué. Elle disait vrai: la figure est toute petite, un peu tirée. Le nez paraìt agrandi à cause de l'amoindrissement des joues. Les yeux sont très creusés, la face est pâle.

En quelques mots, ils me décrivent la vie infernale qu'il a dû mener à Paris pendant un mois: les centaines de délégués, de visiteurs, de journalistes qui l'assaillaient journellement, qui s'empilaient dans son hôtel, du rez-de-chaussée au troisième étage, qui encombraient hier encore la rue Dumont-d'Urville de voitures, et qu'il lui fallait recevoir depuis la première heure du matin jusque fort avant dans la soirée, avec un moment d'attention et un mot aimable pour chacun! Et les nuits, par deux et par trois, passées dans l'insomnie! Et la privation presque absolue de la seule chose qui pût lui donner du bonheur, de sa présence à Elle: l'impossibilité de s'entrevoir autrement que la nuit, à une ou deux heures du matin, en une courte apparition chez elle, rue de Berry!

Je venais de leur servir du café bien chaud. Je les ai invités à aller se reposer et à rester couchés toute la journée. Ils ne se sont pas fait prier. Avant de se retirer dans leur chambre, ils m'ont avertie qu'ils ne comptaient guère recevoir de lettres, mais que si, par hasard, il en venait, ce serait sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom de Pacage.

Il faisait nuit encore. Je suis montée dormir moi aussi. à midi, j'étais sur pied, à peu près reposée. Ils n'ont pas tardé à sonner. Je leur ai apporté un déjeuner servi froid. Au bout de quelque temps, ils ont resonné à nouveau. Ils étaient assis devant la table où j'avais déposé le plateau, Lui, habillé de son vêtement d'intérieur en laine marron, Elle, en un exquis peignoir de soie bleu de ciel à grand ramages richement tissés dans l'étoffe. Ils n'occupaient qu'un seul fauteuil, car elle se tenait sur ses genoux, le bras passé autour de son cou. Je crois bien qu'ils mangeaient dans la même assiette et buvaient dans le même verre.

«Eh bien! Belle Meunière, m'a-t-elle dit d'un ton de reproche, et les fortifiants que je vous avais demandés, qu'en avez-vous fait? Et le jus de viande? Et le vin de coca? Et tout ce dont vous parlait ma lettre d'avant-hier?»

J'étais frappée de surprise, mais j'ai compris aussitôt qu'il y avait de nouveau une lettre interceptée... Le laisser deviner, c'était compromettre, dès le début, leur quiétude. Aussi, feignant l'embarras, ai-je répondu:

«Veuillez pardonner à une pauvre Auvergnate, toute honteuse d'être si peu savante et d'avoir si mal exécuté vos ordres... J'avais pris note de ce que vous me demandiez, mais le pharmacien n'a pas bien compris... Alors, j'ai mieux aimé vous prier de me récrire la liste vous-même, en la précisant...»

«Parbleu! s'est-il écrié, la Belle Meunière a raison, et nous aurions dû lui envoyer simplement l'ordonnance du docteur... D'ailleurs, je crois que je l'ai sur moi...»

Il l'a trouvée, en effet, dans son calepin. Cinq minutes après, profitant de ce qu'ils n'avaient plus besoin de moi, je suis descendue moi-même à Clermont pour faire ces emplettes. Il neigeait. J'étais tourmentée par l'idée de cette lettre interceptée: il me semblait certain maintenant que le général était découvert.