«Mon général, le pays dit que c'est un succès sans précédent, qui vous permettait de coucher le soir même à l'Élysée—et tout le monde se demande pourquoi vous ne l'avez pas fait.»
Il ne s'attendait certainement pas à cette réponse. Ses yeux me fixaient avec une expression indéfinissable. Puis ils se sont abaissés sur Mme Marguerite.
Enfin, éclatant de rire:
«Parbleu, s'est-il écrié, c'est Marguerite qui n'a pas voulu!»
Elle avait pâli. Les yeux baissés, ce qui, chez elle, est signe de vive contrariété, elle a dit doucement:
«Georges, vous me faites mal en disant cela... Vous savez bien que je ne veux que ce que vous voulez...»
Alors, lui, comme pris de repentir:
«Allons, je plaisantais... Je voulais seulement dire que nous avons vu et voulu de la même manière... Comme moi, vous avez pensé que mon triomphe devait être pacifique et qu'un homme aussi sûr que moi de posséder la confiance du peuple n'a besoin de violenter personne pour arriver au pouvoir... Laissons agir le peuple: dans six mois, aux élections générales, il donnera la victoire à mon parti par huit millions de suffrages. Et, quand nous l'appellerons ensuite à nommer le chef de l'État comme en Amérique, il me désignera à une majorité plus formidable encore, dût-on m'opposer tous les candidats imaginables, le comte de Paris, le prince Napoléon, le prince Victor et M. Carnot... Faire un coup d'État? Ce n'est pas la première occasion qui s'en offrait à moi. En mai 1887, à ma chute du Ministère, alors que je tenais encore en mains toutes les forces militaires du pays, et que Paris, dans une manifestation imprévue de tous, déposait spontanément, lors d'une élection législative, 38.000 suffrages à mon nom, il m'eût été facile de faire un coup d'État... Au mois de juillet suivant, lors de mon départ de la gare de Lyon, je n'aurais eu qu'à me laisser porter par la foule qui voulait marcher sur l'Élysée... Quelques jours après, à la Fête Nationale, j'aurais pu quitter Clermont en secret, me présenter en uniforme à la revue de Longchamp: l'armée tout entière aurait passé de mon côté. Je n'ai pas voulu y songer un seul instant. Je sais que mes ennemis ont prétendu que je suis allé à Paris ce jour-là: c'est faux. J'étais tranquillement au quartier général à soigner une foulure que je venais de me faire au pied... Puis, lors du renversement de Grévy, j'aurais pu rester à Paris, prêter l'oreille aux complots, empêcher le vote de l'Assemblée de Versailles. Vous savez ce que j'en ai fait: j'étais ici... Toute ma carrière, tous mes actes ont affirmé l'horreur profonde que m'inspirent les coups d'État, et il n'y a pas deux mois je le proclamais encore assez hautement, ce me semble, dans mon discours de Nevers... Ce qui n'empêchera pas, d'ailleurs, mes ennemis de m'accuser de menées césariennes et de me condamner pour cela s'ils l'osaient...
»Pour en revenir à l'élection de dimanche, avez-vous réfléchi que, si 240.000 électeurs ont voté en ma faveur, il y en a aussi 160.000 qui se sont prononcés contre moi et que, sur ce nombre, il en est tout de même qui n'auraient pas hésité à agir pour m'empêcher d'arriver? C'était donc, presque à coup sûr, la guerre civile le soir même... Je sais bien que les troupes, la garde républicaine, la police me sont acquises. Admettons que j'en eusse profité et que je me sois installé à l'Élysée sans trop de mal. Une chose était certaine: nous aurions eu la guerre avec l'Allemagne le lendemain. Un coup d'État accompli par moi l'aurait fait éclater, sur-le-champ: je le sais à n'en pas pouvoir douter... Eh bien! moi qui ai été le ministre chargé de préparer cette guerre, je ne sais que trop quelle concentration de forces, quel ordre, quel calme absolu dans le pays tout entier il nous faudra pour pouvoir compter sur la victoire dans une guerre avec l'Allemagne. Et jamais, cela dût-il me coûter tout mon avenir, je n'aurais voulu encourir cette responsabilité terrible, le soir du 27 janvier...»
Pendant qu'il parlait ainsi, d'une voix vibrante, ses yeux lançaient des éclairs. Il s'est tu un instant, puis, changeant brusquement de ton: