121.—Samedi 2 février.
La journée a été plus calme que je n'avais osé l'espérer. Dès la première heure du matin, j'ai envoyé ma sœur à Clermont avec une double mission: commander chez les fournisseurs de quoi parer au surplus de clients que la curiosité attirerait forcément chez moi, et en même temps, sans en avoir l'air, s'informer de ce qu'on dit...
à neuf heures, je suis entrée chez eux pour faire du feu. Ils avaient encore un tel besoin de dormir qu'ils m'ont priée de ne pas ouvrir les volets. Je me suis retirée sur la pointe des pieds, et, en attendant que ma sœur revienne, je me suis mise à observer les alentours de la maison. Combien il est différent, ce triste tableau hivernal, du paysage si vert, si fleuri, si ensoleillé dont ils avaient tant joui pendant leur dernier séjour! Les arbres, alors si feuillus, n'offrent plus maintenant que la carcasse de leurs branchages dénudés dont la fine dentelure se frange de la neige qui s'y est glacée. Toutes les saillies des roches sont saupoudrées de cette neige, sur la blancheur de laquelle le creux de la pierre se détache d'autant plus noir. Le sol est tout blanc, des brumes laiteuses flottent lourdement sur la vallée et le ciel chargé de neige est blanc à perte de vue. Tout est blanc, ou gris, ou noir, si ce n'est la verdure éternelle des sapins, des lierres et des mousses, sombre verdure infiniment triste aussi.
Sur la route, parcourue en été par tant de touristes aux vêtements clairs, il ne passe presque personne. Parfois, j'entends un bruit de roues: ce sont de longues et frêles charrettes à claire-voie qui descendent de la montagne, surchargée de troncs d'arbres fraìchement abattus ou d'immenses blocs de glace. De petits bœufs montagnards au pelage fauve les traìnent péniblement. Les paysans qui marchent auprès portent des bonnets de fourrure enfoncés sur les yeux, des manteaux en peau de bique, le poil tourné en dehors, et souvent de la paille enroulée autour des jambes, afin de mieux les protéger contre la neige dans laquelle ils s'enfoncent jusqu'aux genoux.
J'ai voulu me rendre compte, de mes propres yeux, des mesures de surveillance policière qu'a bien voulu organiser la Préfecture. Avec un peu d'attention, je n'ai pas eu de peine à reconnaìtre messieurs les agents secrets. Il y en a toute une nuée autour de l'hôtel. Les uns circulent sur les différentes voies avoisinant la maison, avec des mines suspectes qui suffiraient à les dénoncer. D'autres se tiennent à poste fixe. Il y en a un dans le chemin qui descend vers la Grotte. Un second fait le guet au bord opposé de la vallée, sur le sentier qui remonte le long des rochers. Mais le plus curieux à observer est celui qui s'est perché entre les deux principales branches d'un gros marronnier dont le tronc noir se dresse au haut de la côte rocheuse, juste vis-à-vis de la maison, de l'autre côté de la grande route. Je le regardais depuis quelques instants à peine quand la neige s'est remise à tomber à gros flocons. Le pauvre homme a rabattu sur la figure le capuchon de sa pèlerine et ouvert un parapluie avec résignation. Il me faisait vraiment pitié. J'aurais eu presque envie de lui faire porter une chaufferette...
Ma sœur est revenue de Clermont, porteuse de nouvelles autrement inquiétantes que ce déploiement de forces policières. Dans toute la ville, ce n'est qu'un cri: le général Boulanger, arrivé hier matin de Paris, se trouve à l'Hôtel des Marronniers! Il paraìtrait qu'il a été reconnu à la gare par un cocher d'omnibus, et aussi par un abonné de la Gazette d'Auvergne qui attendait son fils par le même train, et qui s'est empressé d'informer le journal de sa découverte. Chose plus grave, la rédaction aurait, le soir même, expédié 127 dépêches communiquant la nouvelle à tous les journaux de France. Déjà, on annonçait l'arrivage d'un stock de journalistes de Paris, pour ce soir ou demain matin.
Bizarre revirement des circonstances! Autrefois, il me fallait lutter d'adresse pour empêcher que personne ne découvre la retraite du général. Aujourd'hui, c'est juste l'inverse: il va me falloir user de toute mon habileté pour que le général ne puisse pas deviner un seul instant que sa retraite est découverte... Pourvu que des cris indiscrets, poussés devant ses fenêtres, ne me rendent pas la tâche impossible!
L'esprit tout plein de ces réflexions, j'étais occupée à mettre le couvert dans la salle à manger, quand Mme Marguerite est venue tout à coup me trouver.
Elle m'a regardée d'un air sévère, puis elle m'a dit, avec une voix qui tremblait un peu d'émotion contenue: