J'en étais là de mes réflexions, et je me tenais sur le palier, quand j'ai vu le monsieur sortir de la chambre et prendre la rampe de l'escalier. M'apercevant, il s'est avancé vers moi, et m'a dit en chuchotant: «Vous allez laisser, jusqu'à neuf heures, la porte d'en bas entr'ouverte comme je l'ai trouvée, et vous tâcherez qu'il y ait dans l'escalier moins de lumière encore, si possible.» Il est parti sans ajouter un mot.

Du même coup, un poids écrasant me tombait de la poitrine. Cet homme parti, un autre allait donc venir?

Mais qui? qui?? Et l'idée fixe me reprenait, me murmurait à l'oreille son nom à Lui...

Un détail m'apparaissait maintenant très clair: sans aucun doute, l'homme qui venait de partir ne faisait qu'un avec le plus grand des deux officiers qui avaient dìné ici avant-hier. Je ne sais quoi, une inflexion de voix ou un geste me l'avait fait reconnaìtre sous sa barbe noire dont, avant-hier, il n'y avait pas trace. Pourquoi cette fausse barbe? Lequel des deux amants qui allaient ici se rejoindre avait-il besoin de tout ce mystère, digne d'un secret d'État?

Toute préoccupée, j'avais pris la veilleuse et je l'avais montée trois marches plus haut; l'escalier se trouvait ainsi plongé dans une obscurité presque complète.

Un coup de sonnette me fit tressaillir. Il venait de la chambre d'en haut. Il me rappelait brusquement à la réalité. J'avais tout à fait oublié qu'il y avait là-haut une femme.

Je monte en toute hâte, je frappe. Une voix argentine me répond: «Entrez!» J'entre et je me trouve en présence de cette femme et, du premier coup d'œil, je vois que, ce n'est pas l'actrice dont j'ai regardé le portrait.

Certes, ce n'est ni cette actrice, ni une autre. L'expression du visage, infiniment douce, très simple, presque virginale et un peu grave en même temps, révèle, sans hésitation possible, la femme d'intérieur qui n'a jamais eu à affronter le public. Quant à l'apparition tout entière, elle est empreinte d'une telle distinction que je me sens aussitôt en présence d'une grande, d'une très grande dame.

Me faisant signe d'approcher, elle me sourit et me donne en mains deux petites clefs: «Je vous prie de défaire les deux valises», dit-elle.

Je cours au cabinet de toilette, je les ouvre: un parfum délicieux s'en échappe. Je me mets à les vider, j'en retire une quantité incroyable de linge fin, d'objets de toilette, de vêtements, de falbalas comprimés au possible là-dedans.