Constamment, sans un instant de répit, j'étais sur le qui-vive. à peine avais-je paré les questions indiscrètes de l'un qu'il me fallait faire front à celles de l'autre.

Il est venu des gens de toute espèce: des civils, des militaires, des messieurs excentriques qui parlaient ou affectaient de parler très difficilement, avec un fort accent étranger.

Il est venu un ancien militaire qui voulait à tout prix faire contresigner son livret par le général Boulanger, «son général, sacrebleu!» L'homme était à moitié ivre et insistait avec force jurons, à la grande joie de toute l'assistance. J'ai eu toutes les peines du monde à me débarrasser de lui, en lui expliquant qu'il s'était trompé et qu'il n'aurait qu'à prendre un billet aller et retour Clermont-Paris, pour toucher la main au général de ses rêves...

Il est venu des messieurs me demandant à louer des chambres. J'ai dû leur répondre que tout était déjà loué, depuis la veille, à des journalistes auxquels j'avais même fait visiter ma maison de la cave au grenier.

Il est venu, enfin,—comble des combles,—un monsieur pour faire une saison!

Quand, à la nuit tombante, je suis remontée auprès d'eux, le général s'est informé de ce que signifiait le bruit de voix qui se percevait confusément dans la maison. Je lui ai répondu qu'il y avait une noce dans le village et que tout le cortège se trouvait en ce moment chez moi.

Je m'en suis aussitôt mordu les lèvres: où ça se voit-il que des noces se célèbrent le dimanche? Mais eux, tout à leur bonheur sans nuages, ne m'ont rien demandé de plus. Et puis, s'ils l'avaient fait, j'aurais bien trouvé à répondre qu'il y a dans le pays des noces qui durent trois jours!

à six heures, il est venu une dizaine d'officiers de toutes armes en uniforme. Ils se sont emparés d'une table laissée vide à la minute par le départ d'autres consommateurs. Ils n'en ont pas bougé pendant trois heures. Je les observais du coin de l'œil: ceux-là étaient montés jusqu'aux Marronniers pour remarquer le moment où je serais obligée de disparaìtre afin de servir le général à table.

Par bonheur, la sonnette qui réclame ma présence là-haut n'a pas retenti une seule fois pendant qu'ils étaient là. Je n'ai donc pas eu à quitter la salle un seul instant. De guerre lasse, ils ont fini par se retirer à neuf heures. Ils auraient bien pu au moins rester à dìner!

Aussitôt qu'ils furent partis, je suis montée rappeler au général qu'il était grand temps de dìner. Elle et lui n'y songeaient même pas!