La matinée s'est écoulée tranquille. Pas de visiteurs. à onze heures, le général et Mme Marguerite se sont mis à table. Leur conversation est bientôt tombée sur l'événement de la semaine dernière dont les journaux sont quotidiennement remplis: la mort mystérieuse du prince héritier d'Autriche. Ils ont envisagé les différentes versions qu'on donne: le général s'est prononcé pour celle du suicide. L'archiduc Rodolphe se serait tiré un coup de pistolet en apercevant sa maìtresse morte. Ils ont discuté sur cette action. Mme Marguerite a déclaré qu'elle ne pouvait approuver le suicide, que nul n'avait le droit de disposer d'une vie que Dieu a donnée et que lui seul peut reprendre quand il juge l'heure venue....

Le général a défendu avec chaleur une tout autre façon de voir:

«Mon amie, je pense qu'aucune restriction humaine ne peut être imposée au droit absolu que chacun a sur sa vie.... C'est Dieu qui donne la vie, dites-vous, et l'homme n'en est que dépositaire: eh bien! on a toujours le droit de restituer un dépôt quand on ne se sent plus la force de le garder. Un homme comme l'archiduc Rodolphe, sans enfants et sans souci de ses proches, avait donc, à mon sens, la liberté absolue d'en finir avec l'existence, et je l'approuve, car je conçois qu'on ne puisse pas vivre quand est morte la femme aimée.... Je sais bien, quant à moi, que je n'hésiterais pas plus que lui, dans certains cas, à me brûler la cervelle.... Je le ferais si les malheurs d'une guerre m'acculaient à une humiliante capitulation.... Et je le ferais bien plus encore si j'avais l'infortune sans nom de perdre tout ce que j'aime, tout ce qui m'attache à la vie: de te perdre, toi!...»

Il l'aurait fait à l'instant même si semblable malheur lui était arrivé: la flamme de ses yeux et la contraction de sa figure l'attestaient autant que ses paroles.

Mme Marguerite avait pâli en le regardant. Elle s'est levée et, se laissant glisser à ses genoux, elle lui a dit:

«Georges, vous me faites peur... Ne dites pas cela... Je vous en supplie, ne le dites pas... Vous le savez bien, cela n'arrivera jamais...»

Il l'a relevée. Ils se sont embrassés éperdument. Des larmes avaient apparu dans ses yeux, à Lui. Elle les a séchées avec ses baisers...

...Après déjeuner, je les ai aidés à ranger leurs affaires dans les valises. Tout en y travaillant, ils ont fait allusion à l'instance en divorce que le général a intentée et pour laquelle ils espèrent une solution le 14 de ce mois. Ils ont causé aussi de la demande d'annulation du mariage religieux de Mme Marguerite, qui rencontrait bien des difficultés à Rome. Je me suis hasardée à faire une observation:

«Mon général, j'ai idée que tout cela avancera rondement dès que vous serez devenu maìtre du pouvoir...»

Le général s'est mis à rire: