Alors, le plus éloquent des trois a tenté un dernier effort.
Debout devant le général, il s'est mis à lui adresser un discours. Il l'a prié de réfléchir une dernière fois à la gravité de l'acte qu'il voulait commettre, à la responsabilité qu'il allait encourir devant le pays, devant l'opinion publique et devant le jugement de l'histoire. Il lui a tracé un tableau navrant de la stupéfaction avec laquelle le monde accueillerait son départ, ou plutôt sa désertion à la veille du scrutin de ballottage,—de cette lutte décisive où se trouvait en suspens le sort de tant des siens, qui s'étaient jetés dans la mêlée, à corps perdu, pour lui... Il lui a représenté la joie sans nom de ses adversaires, le désespoir de ses amis, l'effet déplorable produit sur les 1.500.000 Français qui lui avaient, malgré tout, maintenu leur confiance, et les malédictions populaires qui le suivraient dans sa fuite, et cette honte qui ne s'effacerait jamais de son front...
Sa voix, tantôt modérée et froide, tantôt incisive et mordante, prenait par moments des inflexions déclamatoires d'orateur professionnel, de prédicateur ou d'avocat. Mme Marguerite me poussait à chaque fois du coude en me chuchotant: «Regardez comme il plaide!»
Maintenant, sa plaidoirie traitait de l'état des esprits à Paris, des 200.000 électeurs qui y étaient restés fidèles, de la majorité qui y était assurée aux amis du général lorsque, au printemps prochain, le Conseil municipal devrait être renouvelé, et de la revanche éclatante que l'on prendrait alors, car qui tient Paris, tient la France.
Enfin est venue la péroraison, dans laquelle, faisant appel à toute son éloquence, il a supplié le général d'accomplir son devoir jusqu'au bout, de rester le chef de son parti et de donner sa promesse qu'il ne s'en ira pas au loin... En prononçant ces dernières paroles, il avait des sanglots dans la voix. Saisies par l'émotion, nous avons avancé toutes deux nos têtes et nous l'avons vu tomber aux genoux du général. Celui-ci s'était levé très pâle. Des larmes mouillaient ses yeux. Lui seul nous faisait face, tandis que les trois autres ne pouvaient nous voir. Son regard a croisé le nôtre, et j'y lu une interrogation muette. Oh! comme j'aurais voulu que Mme Marguerite lui criât, en cet instant décisif:
«Ne cédez pas! C'est leur intérêt immédiat qui les inspire, mais l'intérêt supérieur de l'avenir vous commande d'exécuter votre projet!»
Mme Marguerite, au contraire, a fait un signe de tête avec un sourire qui disait: Cédez, j'y consens!»
Le général a tendu ses deux mains à celui qui s'était jeté à ses genoux et l'a relevé en lui disant:
«Mon ami, je reste. Je vous promets de ne pas partir!»
Et c'est ainsi qu'il a renoncé à ce voyage d'Amérique, qui aurait été pour lui le bonheur dans les circonstances présentes et qui lui aurait permis de gagner honorablement une fortune dont la possession serait devenue, plus tard, autrement utile à sa cause que ne peut l'être maintenant son séjour plus ou moins proche de France!