Pendant que le général recevait ces visites, Mme Marguerite, qui tenait à n'être vue ni connue de personne, restait dans sa chambre à lire ou à écrire.

Elle-même ne recevait guère que Mmes Driant et Guiraud.

De cinq à six heures, le général travaillait à nouveau avec ses secrétaires: c'était la correspondance qu'on expédiait. Il y avait un exprès qui, tous les deux jours, faisait le voyage de Paris et y portait des monceaux de lettres.

C'est seulement à la tombée de la nuit que Mme Marguerite sortait, en voiture fermée, avec le général. Ils parcouraient ainsi, pendant deux heures environ, les parcs de Londres. Je n'ai fait moi-même aucune autre promenade, en sorte que je n'ai presque rien vu de la ville, si ce n'est qu'elle est immense.

Au retour, ils dìnaient. Ils n'ont jamais eu personne à table. Une seule fois, il a pris fantaisie à Mme Marguerite de faire comme s'il y avait des invités, de se mettre en toilette décolletée et de passer, pour prendre le café, dans le salon du premier étage. J'ai même été très chagrine de lui voir les épaules nues dans ce grand salon glacial, que l'on chauffait peut-être pour la première fois depuis que la fin de l'automne avait ramené à Londres un temps humide et froid. Mais elle avait tant de plaisir à montrer ses belles épaules, et cela le rendait si heureux, Lui!

Après dìner, le général allait presque tous les soirs dans le monde. Il y allait sans enthousiasme, par devoir et même en pestant pas mal contre toutes les corvées mondaines dont il lui fallait s'acquitter, ne fût-ce que pour prendre congé de la société de Londres. Mme Marguerite attendait, en lisant ou en écrivant, jusqu'à ce qu'il fût de retour. Ils ne sont sortis ensemble qu'un seul soir pour me conduire au théâtre. Elle ne nous avait pas permis d'assister à sa toilette, afin de nous en laisser la surprise. Elle était descendue, enveloppée dans un grand manteau de soie changeante, tout recouvert de broderie de jais, qui était lui-même une merveille. Mais quand, arrivée dans la loge, elle l'a laissé tomber, ni le général, ni moi, nous n'avons pu retenir un cri d'admiration auquel a répondu un long frémissement de la salle tout entière. Elle était éblouissante à défier toute description, dans une magnifique toilette de moire paille, garnie de dentelles applications d'Angleterre, avec son splendide collier de perles autour du cou et une étincelante aigrette de diamants dans sa blonde chevelure. Aussi fallait-il voir comment, tant qu'elle est demeurée à la représentation, toutes les jumelles sont restées obstinément braquées sur elle!

La journée se terminait, pour le général, le plus souvent après minuit, par une pilule d'opium que Mme Marguerite était forcée de lui faire avaler tous les soirs, afin qu'il pût se soustraire, du moins pendant quelques heures de sommeil, aux préoccupations qui le hantaient.


Quelles étaient ces préoccupations? Le soin que Mme Marguerite mettait à ne pas faire allusion, devant lui, aux derniers événements politiques, le disait assez clairement. C'était là le point douloureux dont cette âme souffrait. Par une sorte d'accord tacite que j'ai aussitôt deviné et partagé, elle évitait de le toucher jamais.

Lui-même n'a abordé que rarement ces sujets si pénibles pour lui. Une fois, il a parlé des démarches pressantes qu'on avait multipliées auprès de lui, huit jours avant les élections, dans le but de le décider à entrer en France et à s'offrir en holocauste pour le triomphe électoral de ceux qui comptaient jouer de son arrestation, de sa mort peut-être, comme d'un atout décisif. Le ton sur lequel il en causait indiquait suffisamment qu'il n'avait jamais arrêté sa pensée à ces petites combinaisons. à ce propos, il a rappelé quelques souvenirs de l'époque de son départ pour la Belgique: les efforts qu'avait tentés M. Constans pour amener d'autres députés boulangistes à franchir également la frontière, et les terreurs qu'un de ses auxiliaires secrets, un M. de C..., avait essayé d'inspirer à quelques-uns d'entre eux, MM. Naquet et Laisant, si je ne me trompe, auxquels il avait même fait passer des nuits d'attente sur des chalands stationnant en Seine.