«Vous êtes bien heureuse, m'a-t-elle dit un jour, d'avoir encore votre mère... Moi, je n'ai plus ni père, ni mère depuis vingt ans déjà et celle qui m'a tenu lieu de mère est comme morte pour moi!...»
Elle a ajouté:
«Moi-même, puisque Dieu ne m'a pas accordé d'enfants, j'aurais voulu être la mère adoptive d'une jeune femme qui me doit son bonheur et pour laquelle j'ai eu toutes les bontés, toutes les gâteries... La chère enfant ne trouvait rien d'assez beau parmi les objets que nous allions choisir ensemble dans les magasins. Je lui avais offert un nécessaire de voyage, garni de flacons de cristal à bouchons d'argent: elle a voulu des bouchons d'or... Elle a aperçu un livre de messe, une merveille, valant des milliers de francs! Elle n'a eu de repos jusqu'à ce que je le lui eusse acheté... Chaque robe qu'elle me voyait, elle en désirait aussitôt la pareille... J'ai satisfait à tous ses caprices: 60.000 francs y ont passé en quelques jours. Mais j'étais si heureuse de la voir satisfaite!... Bien plus, sans rien lui dire, je l'ai instituée ma légataire universelle... Aujourd'hui, elle m'a oubliée et elle feint de ne plus me connaìtre. Plus une lettre, plus un mot à mon intention!...»
à part cette pensée qui lui venait de temps à autre et la faisait beaucoup souffrir, Mme Marguerite ne se montrait jamais attristée. J'ai même été surprise du grand courage avec lequel elle supporte la grise monotonie de sa vie d'exilée et de paria, qui devrait lui paraìtre plus douloureuse qu'à toute autre femme. Car, à bien la connaìtre, elle n'est ni une femme d'action, ni une femme d'intérieur. Elle n'a de goût marqué pour aucune occupation! Elle est, avant tout, une mondaine, une éprise d'élégance et de luxe, une passionnée de toilettes, de visites et de réceptions. Or, c'est précisément tout cela que sa fuite avec le général lui a fait perdre, en sorte qu'on peut se demander: «La pauvre femme, que lui reste-t-il?»
Il lui reste l'affection sans bornes qu'elle montre pour Lui et qu'elle emploie maintenant à lui adoucir l'amertume de la défaite. Jamais je ne l'avais vue aussi aimante, aussi câline, aussi caressante que maintenant. Tous deux s'aiment plus passionnément que jamais. Plus d'une fois, ils se sont enfermés chez eux, en plein jour, pour se le dire et se le redire encore. Et il y avait quelque chose d'infiniment triste dans cette exaspération que cet homme qui souffrait et cette femme qui le voyait cruellement souffrir, mettaient à se donner éperdument à leur amour, comme s'enlacent, dans un naufrage, deux amants qui vont se noyer...
Deux questions ont occupé le général et Mme Marguerite pendant mon séjour auprès d'eux: la réduction de leur train de maison et la recherche d'un autre lieu de résidence.
Le train de maison qu'ils menaient à Portland-Place devait leur coûter certainement plus de cent mille francs par an. Le loyer était, si j'ai bien compris, de mille livres sterling pour l'année: perte sèche, par conséquent, puisque le général était décidé à partir après y être resté cinq mois seulement. Douze personnes étaient appointées sur la bourse du général. D'abord trois messieurs, savoir: les deux secrétaires et le capitaine G..., auquel le général, pour le dédommager de l'avoir suivi dans son exil, donnait mille francs par mois pour s'occuper de ses chevaux qui étaient au nombre de sept.
Puis, l'interprète qui se tenait constamment dans le vestibule d'entrée et l'exprès qui portait les lettres à Paris. Enfin sept domestiques: le cocher, le valet de pied, le valet de chambre, la femme de chambre, le maìtre d'hôtel chargé de servir à table, le cuisinier-chef et son aide de cuisine.
Mme Marguerite, qui se considérait comme épouse du général devant Dieu et comme unie à lui pour la vie, avait obtenu, non sans peine, qu'il la laissât payer—«sur sa dot», comme elle le disait,—tous les frais intérieurs de la maison: cuisine, chauffage, éclairage, etc... Le général gardait la dépense, de beaucoup la plus lourde, des appointements et gages. Mais, sur ce chapitre aussi, Mme Marguerite cherchait à alléger ses débours: elle s'arrangeait secrètement avec les domestiques pour qu'ils réduisissent les notes qu'ils avaient à présenter au général, et elle payait de sa poche ce qu'ils retranchaient ainsi. Bien entendu, les domestiques en abusaient.