C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'ìle de Jersey, qu'il déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur, si le général tenait absolument à résider tout près de France.
En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets, elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.
J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des mains, puis elle me dit:
«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, regardez!»
Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.
Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»
Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais heureuse.
Elle ne me laissa pas continuer.
«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a échoué, vous ne réussirez pas!»
«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»