Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a fait voir tous les autres sites renommés de l'ìle, le phare de Corbière, où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les submerge en montant... à chacune de ces promenades, conformément au programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à louer sur notre route.
On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur de l'ìle, à une demi-heure de Saint-Hélier,—une maison de campagne plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,—quand le hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir, tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre grimpant partout.
Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges: tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.
à l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. à gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins, parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de l'horizon, c'était la mer à perte de vue.
Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement. Pourtant, le général exprima un regret:
«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on voit de Montorgueil!»
Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien, qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.
Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux: ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant Tunis et Lui Jupiter; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par le clair de lune...
Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que lui répondre?...
«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»